PROMENONS-NOUS DANS MES CONTES

Découvrez gratuitement de nombreux extraits des divers volumes.

 

EXTRAITS DE :

- Chagrin et fleurs (épuisé, mais les contes sont disponibles individuellement, me contacter)

- Le pays de lumière

- Chante encore

- Quand les arbres mènent la danse

- Perles d'essuie-glace

- Dans la vallée des coquelicots

 

 

                                                  §§§§§§§§§§§§§§§§§§

 

Je la fis sursauter lorsque je déclarai de ma voix grave :

-          Qu’est ce qui t’importe le plus, le château ou ton enfant ?

 Elle me regarda avec des yeux effarés et son cœur cria pour elle :

-          Mon enfant, bien sûr…

-          Alors, va trouver le vieil homme qui habite à la lisière de la forêt, celui à qui tu donnes quelque sous quand il vient glaner les branches tombées à terre. Il connaît ton chagrin. Il connaît les plantes.

-          J’y vais, j’y cours !

 Elle se retourna sur le seuil de l’écurie :

-          Merci, vieux cheval ! En échange, je te promets une vieillesse heureuse. S’il ne reste plus rien du château, je préserverai l’écurie pour toi.

 Et elle courut si vite qu’elle parut voler à la rencontre du vieil homme. Celui-ci la reconnut ; à vrai dire, il s’attendait un peu à sa visite. Il lui répéta ce que j’avais dit :

-          Je peux rendre la voix à ton fils, mais il faudra sacrifier le château.

-          Mais…mais ce n’est pas le mien… comment puis-je prendre une décision pareille ?

-          Va voir ton cousin, propose-lui le château de tes parents en Angleterre ; il n’a aucun lien ici à part vous. Peut-être consentira-t-il à faire l’échange ?

 Elle repartit aussi vite dans l’autre sens, fit irruption devant son cousin et lui mit le marché en main. Après mûre réflexion, celui-ci se dit qu’il ferait peut-être une bonne affaire. Et puis, si son neveu devait retrouver la voix, il valait peut-être mieux qu’il ne reste pas dans les parages.
L’affaire fut entendue, et la maman alla toute joyeuse, porter la réponse au vieil homme.

-          Que puis-je faire pour toi en échange ? lui demanda-t-elle

-          Me laisser habiter cette vieille cahute qui est toute ma vie et glaner les branches mortes. Je n’ai besoin de rien d’autre. Ton fils m’aidera à porter mon bois, quand je serai devenu trop faible.

 Elle promit de bon cœur  et le vieux sage confectionna, avec la sève d’un arbre dont il garda le secret,  un sirop épais et sucré qu’il donna au garçon trois fois par jours pendant un mois.

Celui-ci  retrouva sa voix telle qu’elle était auparavant… Le cousin déménagea… Les lézardes des murs s’agrandirent, la cave s’affaissa.

                                           (Extrait de "BARON GRAVAT DE LA DEMOLITION DU MUR")

 

                                                  * * * * * * * * * *

 

Dans cette école primeur, on choisit pour maître une asperge.

Grand, mince, avec de superbes yeux bleus qui étincelaient de savoir, un peu sévère mais non dénué d’humour, Maître Asperge était ce qu’on appelle « une tête ». Personne ne savait d’où lui venait une telle connaissance, mais tous l’admiraient (et on dit même que certains humains auraient donné cher pour se faire admettre dans cette école si réputée).

Il remarqua vite qu’un potiron joufflu, issu de celui qui avait sacrifié sa vie, attrapait la grosse tête, ce qui ne manquait pas de le faire paraître encore plus gros.

Chaque fois que Maître Asperge énonçait une vérité, il interrompait la démonstration, sans même lever le doigt, démontrait le contraire, avait une solution bien meilleure et se rasseyait en soupirant bruyamment quand on ne l’autorisait pas à parler.

Au début, Maître Asperge, dans un souci d’autorité et dans le but d’être respecté, mettait souvent l’intrus à la porte de façon un peu cavalière. Il se contentait de lancer un regard courroucé et de désigner la porte du bout de sa baguette.

Le potiron haussait les épaules, sortait, revenait, et recommençait à peine assis.

 Maître Asperge finit tout de même par s’apercevoir que ses élèves le respectaient moins, qu’ils semblaient contester plus facilement ses dires, qu’ils doutaient parfois de la véracité de son enseignement. Il s’en ouvrit à sa femme qui lui dit :

-          Mais mon ami, tu m’as bien dit que, quand quelqu’un proclame qu’il a une autre solution, tu le mets dehors, n’est-ce pas ?

-          C’est normal, non ?

-          Pour toi peut-être, mais imagine ce que pensent les élèves.

-          Eh bien, ils voient que je sais me faire respecter.

-          Oui, bien sûr… mais quand à ton savoir…

-          Quoi, mon savoir ? Ce petit cancre ne peut quand même pas avoir plus de savoir que moi !

-          Et si c’était le cas ?

                                                             Extrait de "BRANLE-BAS A L'ECOLE PRIMEUR")

 

                                                  * * * * * * * * * *

 

 Elle avait tourné la tête très lentement, prenant bien garde de ne pas faire basculer son précieux chargement :

-          Qui êtes-vous, tout d’abord ?

-          Oh ! Moi je ne suis qu’un petit journaliste de rien du tout, que l’on a envoyé dans cet enfer pour faire un papier sur les animaux d’Afrique.

-          Et où donc, voyez-vous un enfer, mon ami ? Serait-ce mon pays que vous qualifiez ainsi ?

-          Pardon, belle dame, je ne voulais pas vous offenser, mais vous savez, je n’y suis pas aussi bien acclimaté que vous !

-          Bien, bien, j’aime mieux ça… Pourquoi donc nous dérangez-vous ? Avez-vous un chapitre à faire sur les girafes ?

-          Non, pas vraiment, j’étais juste intrigué… par ce bagage étrange que vous portez au sommet de votre tête.

Elle parut réfléchir un peu :

-          Oh, ça ? En quoi cela vous intrigue-t-il ?

-          Eh bien, ma foi, ce n’est pas très habituel, non ?

-          Mais c’est joli, n’est-ce pas ? Nous avons beaucoup aimé la couleur et la forme, mes sœurs et moi, quand nous l’avons trouvé.

 Le journaliste avala de travers et toussota :

-          Trouvé ? Vous avez trouvé ça ? Et où donc ?

-          Oh, quelque part dans le sable, juste après la dernière tempête… c’est agréable, lisse, juste assez lourd pour l’usage que je voulais en faire…

-          Mais… savez-vous ce que c’est ? Même à cette distance, je crois pouvoir vous dire que...

-          Peu importe, cela nous est utile et c’est là l’essentiel.

La plus jeune girafe interrompit la conversation :

-          Moi, je les ai pris pour m’apprendre à me tenir plus droite. Ça fait grandir plus vite et sans effort.

-          Moi, dit la deuxième, je les ai choisis parce qu’ils me font une parure comme une reine. Ils attirent l’attention, on m’en a déjà fait grand compliment. Ceux qui ne me regardaient même pas avant, viennent vers moi et je suis maintenant très entourée…

-          Et moi, conclut l’aînée, je m’en sers comme point de ralliement. Je commande, non seulement mes sœurs, mais encore toute la troupe. De jour comme de nuit, il n’y a qu’à lever les yeux, et la lumière de la lune ou celle du soleil qui s’y reflète, suffit pour que l’on me repère. 

Le jeune journaliste était perplexe :

-          En somme, si j’ai bien compris, pour vous toutes, le but est d’attirer l’attention…

                                                                 (Extrait de "DES CAILLOUX SUR LA TETE")

 

                                                 * * * * * * * * * *

 

Tous les jours, quand il disait à ses pieds d’avancer, ils avançaient ; à ses yeux de se fermer, ils se fermaient ; quand il ordonnait à son cerveau « monte les bras ! », les bras se soulevaient à la seconde près.

Alors, me direz-vous, où est le problème ???

Je vais vous expliquer.

Nous allons suivre ce petit bonhomme, deux semaines avant la rentrée, dans le magasin où maman l’a emmené pour acheter les fournitures scolaires. Mais oui, les fournitures, vous savez ?

La trousse toute neuve, les crayons à la mine bien pointue dont le bout n’est pas encore mordillé, les stylos bleus, noirs, rouges ou verts qui ne coulent pas, parce qu’on ne les a pas encore oubliés au fond du cartable un jour de grand soleil.

Les cahiers aussi, avec des belles pages blanches à grands ou petits carreaux.
Et puis la règle, toute droite, en fer ou en plastique. Maman préfère le fer, parce que c’est plus solide. Mais papa hésite, parce que les jours de colère, ça peut devenir une arme dangereuse.

Et les gommes donc, blanches, roses, bleues, rondes, carrées, rectangulaires, quel choix !!

Notre futur élève n’en était pas encore aux classeurs, intercalaires et pochettes plastique, mais il y avait déjà de quoi occuper une ou deux heures à batailler entre les suggestions raisonnables des parents et ses propres envies.

 Tout se serait passé le mieux du monde, si le petit garçon n’avait ce problème particulier. Ce défaut tellement grand, qu’il en avait gagné un nouveau surnom. Ses camarades d’abord, les instituteurs ensuite, puis les parents et toute la famille avaient oublié son prénom pour l’appeler… « Fokitouch ».
Devinez un peu pourquoi ?
Je vous rappelle que nous sommes dans un supermarché. Au rayon fournitures scolaires...

Eh oui, je vois vos visages s’éclairer.
À chaque rayon, à chaque objet, dans chaque allée, c’est plus fort que lui...

Même quand il commande à sa main de s’arrêter, elle n’écoute pas. Elle a trop envie, elle s’avance tout doucement, en espérant que personne ne la voit.

-          Ben quoi, dit-elle, si c’est là, à portée de tous, c’est bien pour qu’on puisse, prendre, palper, tâter, malaxer, triturer, essayer, non ????

-          Oui, mais maman n’est pas d’accord ! Tiens, regarde ce qu’elle va faire !!

-          Vas-tu lâcher ça ! s’exclame évidemment maman. Remets ça en place ! Ce n’est pas à toi ! Combien de fois faudra-t-il te le dire ???

-          Tu vois ? Je te l’avais bien dit ! On fait tout pour nous tenter, et après on se fait gronder...

-          Un jour il va t’arriver des problèmes, grogne à son tour papa... Tu ne comprends donc pas que c’est pour ta sécurité ?

                                                                                  (Extrait de "FOKITOUCH")

 

                                                 * * * * * * * * * *

 

Le ton sec ne m’a pas découragé. Quelque chose me brûlait à l’intérieur comme un feu, cela sortait en torrent par ma bouche. Il fallait que je parle :

-          Oh, mon roi… Ne continue pas ta route. Rebrousse chemin… Le malheur t’attend au bout de celui-ci

-          Balivernes, je ne crains rien. Ôtes-toi de là!

Je m’inclinai respectueusement, pendant que son garde personnel crachait à mes pieds, avec le plus profond mépris.

Pourtant mon message avait dû atteindre le roi, car il resta méfiant et sans dévier de son but, il modifia légèrement son itinéraire. Bien sûr, par orgueil, il fit comme si c’était lui qui avait pris la décision, mais il put s’en féliciter à la minute même.

Une embuscade était bel et bien en place, et s’il était passé à l’endroit voulu, il ne serait plus de ce monde aujourd’hui… Vous ne le saviez pas, n’est-ce pas ? Il ne s’en est pas vanté… Devoir sa vie à un pauvre homme comme moi…

Mais s’il a beaucoup de défauts, il n’est pas ingrat… et surtout il est prudent.

Comprenant que j’avais des intuitions très fortes, il m’a pris à son service afin de servir de conseiller parmi sa garde personnelle.

J’ai eu un peu de mal à me faire une place, les autres étaient jaloux. Mais je me suis toujours gardé de me mettre en avant ; avec gentillesse et tact, j’ai réussi à gagner le cœur de tous mes compagnons. Eux-mêmes finirent par venir me demander conseil.

Mais cela, c’est le passé. Aujourd’hui, je viens voir mon roi sur convocation spéciale, parce qu’il a fait un rêve qu’il veut me raconter.

-          Voilà, il faut que tu m’expliques ce songe que je fais sans cesse depuis presque une semaine.

-          En début de nuit ou en fin de nuit, oh, mon roi ?

-          Plutôt en fin de nuit, à l’aube, car je me réveille en sueur, avec le soleil qui parait à l’horizon… Je vois une bougie, grosse, entière, d’une blancheur immaculée. Elle est belle, elle est royale… J’approche une torche pour l’allumer et la flamme bondit, légère et gracieuse. Pendant quelques secondes, tout va bien......

                                                                                (Extrait de "LA BOUGIE DU ROI")

 

                                                  * * * * * * * * * *

 

La forêt semblait n’avoir pas de fin quand, soudain, le grand koudou, qui menait en tête, s’arrêta net. Cou tendu, il renifla l’air autour de lui : il y avait ici une présence qui n’était pas animale.

Il fit un signe de tête, intimant aux autres l’ordre de stopper et de l’attendre.

 Deux cousins, une oréotrague et un bongo, vinrent à sa hauteur et chuchotèrent :

-          Que se passe-t-il ?

-          Regardez, là-bas, au fond…

 Passant la tête à travers les feuilles, ils virent, à demi masquée par un entrelacs de verdure, une bâtisse longue, brune, faite de planches clouées, avec une rangée de fenêtres assez hautes en continu…

-          Cela ne vous rappelle rien ?

-          Si, sursauta le bongo, la légende que grand-père nous racontait quand on était enfant… celle de l’arche où un humain a emprisonné des tas d’animaux.

À ce moment-là, l’ouakari qui se trouvait sur son dos intervint :

-          Nom d’un singe, je n’ai pas la même version ! Mon grand-père à moi me disait que, au contraire, il a mis les animaux à l’abri d’une grande catastrophe…

-          De toutes manières, nous n’avons pas le choix, grinça un lagopède en battant des ailes. Notre route passe par là ! Allons voir déjà si cette demeure est habitée…

-          Il faut envoyer le morpho en éclaireur, il est suffisamment petit et même s’il se fait prendre, il pourra toujours dire qu’il cherche un emplacement pour faire un cocon…

Ainsi fut fait… Le papillon revint promptement de sa mission pour faire son rapport :

-          C’est bien la maison d’un être humain. Il n’y a aucune trace d’arme ou de piège. J’ai vu du feu dans l’âtre et un vieil homme assis devant, regardant dans le vide, comme s’il attendait quelque chose… En tout cas, d’après ce que me racontait ma grand-mère, cela ressemble bien à une arche. Mais elle est vide…

-          Qu’est-ce que nous risquons ? Nous sommes en force s’il est vraiment seul, non ? fit un scinque à langue bleue qui se traînait péniblement sur ses courtes pattes. Si vous voulez, je passe devant, on verra bien la réaction.

-          D’accord. Nous te suivons de très près.

                                                           (Extrait de "L'ARCHE DES ANIMAUX MAL-AIMES")

 

                                                 * * * * * * * * * *

 

-          Oui, je voudrais prendre l’autoroute A 33 bis…

-          Mais… c’est celle de ton livre ?

-          Oui…

Les deux parents se regardèrent, interloqués. Le père mit tendrement une main sur le bras de son enfant :

-          Tu sais bien que cela ne peut exister ?

-          Moi je suis sûr qu’elle existe. Et je saurai la trouver. Laissez-moi faire, il suffit de suivre les instructions, chapitre après chapitre…

-          Et… bredouilla la maman, très inquiète… elle mène où, ton autoroute ?

-          Mais le docteur te l’a dit, maman, à la guérison !

Le lendemain, vers midi, nos trois vacanciers étaient au guichet des admissions de l’hôpital, en train de régler les derniers papiers.

Ils se dirigèrent vers la sortie, et s’engouffrèrent dans la voiture familiale. Le papa se mit au volant et se retourna à demi :

-          Maintenant fiston, tu me guides... Où va-t-on ?

Le petit garçon ouvrit son livre à la première page, avec une délicatesse de bijoutier :

-          Chapitre premier : Se relâcher… Dites « A »…

-          Aaaaaaaaaah… Firent-ils tous en chœur.

Aussitôt, ils se retrouvèrent sur une large route bordée d’arbres. Le soleil illuminait à flots l’habitacle de la voiture. Le moteur ronronna joyeusement et un sourire éclaira le visage du petit convalescent.

-          Tu vois, ce n’est pas plus difficile que ça !

-          Effectivement… mais ensuite… ???

-          Il y a trois étapes, nous avons déjà réussi la première avec succès.

                                                                           (Extrait de "L'AUTOROUTE A 33 BIS")

 

                                                  * * * * * * * * *

 

 

-          Mais… qui parle ???

-          Moi ! Regarde dans ton assiette…

-          Il n’y a dans mon assiette que cette horrible chose verdâtre toute gorgée d’eau. Ce n’est vraiment pas tentant.

-          Merci ! Répond la voix chevrotante et vexée. Et moi qui venais à ton secours !

-          Mon secours ? Mais pour quoi faire ?

-          Pour t’aider à aller… Enfin… tu vois ce que je veux dire.

-          Mais comment sais-tu cela ?

-          Tu crois que je n’ai pas l’habitude ? On m’appelle chaque fois, dans ces cas-là.

-          Mais qui es-tu donc ?

-          « Mammy Courgette », pour te servir...

-          Mammy Courgette ? Je connais les grosses courgettes que papa cultive dans le potager, mais je ne t’ai jamais vue dans mon assiette.

-          C’est parce que je ne suis jamais la même. Forcément ! On me mange, je fais mon travail et la fois suivante, une autre me remplace. Mais on ne va pas leur donner un nom différent à chacune, tu imagines ! Nous sévissons sur toute la terre ! Alors, nous sommes toutes des « Mammy Courgette », qui arrivent à temps pour dépanner les petites filles gourmandes qui n’arrivent pas à aller aux toilettes.

-          Excuse-moi, je ne voudrais pas être impolie, mais tu n’es guère appétissante !

-          Ah ça, ma belle, il te faudra choisir. Préfères-tu continuer à souffrir ainsi ?

-          Oh non ! non !… Je n’en peux plus… D’accord, je vais essayer…

Et délicatement, du bout de la fourchette, elle pioche dans son assiette, soupire et enfourne dans sa bouche cette chose bizarre.
Elle se force à mâcher un peu… C’est moins pire qu’elle ne craignait. Maman a bien assaisonné, et mis des herbes, du sel ; cela a un peu de goût.

Alors, elle en reprend une bouchée, puis une autre. Quand elle a fini, elle y croit tellement qu’elle demande une deuxième portion à une maman surprise et ravie :

-          Je suis contente que tu ne boudes pas ce légume, ma chérie, tant d’enfants font la grimace.

-          C’est… c’est bon, maman…

Et elle engloutit la deuxième portion comme la première.

Et lorsqu’elle doit se lever au milieu de la nuit pour une grosse urgence, elle comprend que la partie est gagnée. Mammy Courgette n’a pas menti, cela marche !

                                                                                (Extrait de "MAMMY COURGETTE")

 

                                                     * * * * * * * * *

 

 Le camion stoppa ; sautant à terre, le conducteur se dirigea vers l’arrière du véhicule, aussitôt suivi par le propriétaire des chevaux.

-           Attention, j’ouvre !

Lassos en main, ils étaient tous les deux prêts à bondir sur le côté, et ils firent bien.

Car ce fut une furie qui surgit du van, une espèce de boule de feu, crinière et sabots en folie, d’une couleur miel presque doré, qui sema la panique au milieu du troupeau.

Les hommes remontèrent dans le camion et repartirent ; tous les animaux s’éparpillèrent dans la prairie.

Tous, sauf notre amie qui, tétanisée, regardait l’étalon arriver droit sur elle, tel un bulldozer, aveuglé par la colère et la rage, et en même temps ivre de sa liberté retrouvée.

La collision fut brutale et envoya les deux bêtes à quelques mètres de là.

Il y eut un long silence. Chacun soupesait l’autre du regard, épiant la moindre faiblesse. Ils tremblaient tous les deux, ennemis et amis à la fois, ne sachant de quel côté faire pencher la balance.

 Le cheval doré cracha :

-           Tu es la seule à ne pas m’éviter. Pourquoi ?

-           Parce que tu ne me fais pas peur !

-           Mon but n’est pas de faire peur à mes semblables, je ne déteste que les hommes.

-           Alors, pourquoi restes-tu ? Tu n’as qu’à rejoindre la montagne, là-bas !

Et d’un mouvement gracieux de son long cou, elle montra les pentes verdoyantes et escarpées.

Il en fut muet de surprise. Tout à sa révolte, il n’avait pas encore regardé où ses maîtres l’avaient mené. Il détailla le paysage qui s’étalait sous ses yeux, sentit l’herbe, dans laquelle il avançait maintenant, lui caresser les jambes. Imperceptiblement, il se rapprocha, humant l’odeur des fleurs, secouant sa crinière avec un plaisir évident.

Elle répéta, comme pour le défier :

-           Pourquoi restes-tu ?

-           Pourquoi restes-tu, toi-même ? Il me semble que nous sommes pareils, quelque part ; si je ne me trompe, tu ne souhaites pas non plus végéter indéfiniment dans ce lieu clos, aussi vaste soit-il.

Elle baissa la tête, confuse sous le regard scrutateur :

-           C’est vrai ; moi aussi je ne rêve que d’escapade…

-           Tu me rappelles une histoire que ma maîtresse racontait à sa petite fille. Ce n’était pas un cheval, ce n’était qu’une petite chèvre. Mais elle aussi rêvait de liberté ; elle a réussi à s’échapper.

-           Tu vois donc que c’est possible ! Nous sommes plus malins que des chèvres.

-           Je n’ai pas fini l’histoire !

-           Alors ?

-           Elle en a profité. Une journée… et puis la nuit est venue…

-           Je sais très bien me diriger la nuit, ce n’est pas la première fois que…

-           Je n’ai pas fini mon histoire !

-           Bon, et après la nuit ?

-           Le loup l’a rattrapée… et l’a mangée…

-           C’est bien une histoire d’hommes ! De toute façon, il n’y a pas de loup dans ces montagnes, je le sais parce que les enfants vont y jouer.

 L’étalon s’approcha encore et en était presque à la toucher.

-           Dans tous les cas, il n’est jamais prudent de s’aventurer seul.

-           Je n’ai pas besoin de toi. Et je vais te le prouver à l’instant.

Elle encensa, ajouta une petite ruade pour parfaire son show et s’élança au galop vers la barrière la plus proche. Sautant par-dessus, elle ne fut bientôt plus qu’un petit point blanc sur le sentier menant à la montagne.

                                                                     (Extrait de "AU-DELA DE LA PRAIRIE")

 

                                                  * * * * * * * * *

 

Moi je suis un petit garçon pas très dégourdi. Enfin, ça, c’est ce que dit maman. Elle est encore gentille maman, parce que « pas dégourdi », c’est pas méchant.

La maîtresse dit que je suis lent à comprendre et qu’il faudrait que je m’exerce plus chez moi. Elle a sûrement raison ! Mais une fois arrivé à la maison, je suis tellement fatigué de ma journée d’école et du bruit, que je ne fais plus rien.

Le directeur, qui m’a un jour « convoqué » (Ouai..ai..ais ! J’ai retenu le nom ! Donc, j’arrive parfois !) dans son grand bureau qui sent bon la cire d’abeille et la peinture fraîche, m’a dit qu’il valait peut-être mieux que je recommence ma classe, même si j’avais l’âge de passer dans l’autre, parce que j’avais un petit peu de mal à suivre. Il a dit « un petit peu », mais moi je crois qu’il pensait « beaucoup » parce qu’il a fait une grimace en même temps ; et si je ne comprends pas toujours tous les mots, je comprends très bien les grimaces.

Quand je suis retourné en classe, les copains se sont moqués de moi. Je ne sais pas comment ils l’ont appris, mais moi, ce que je sais, c’est que je suis le seul à ne pas être allé au CE1. Ils m’ont traité de tous les noms, pas du tout gentils comme maman. Ils m’ont mis la honte devant la maîtresse et celle-ci m’a regardé d’un air désolé ; mais bien sûr, elle ne pouvait rien faire, je ne lui en veux pas, c’est pas elle la faute.  C’est moi qui ne comprends pas.

-           Hello, petit !

-           Qui est là ? Qui parle ?

-           Moi, l’auteur de ce conte.

-           Tu écoutes derrière les portes ? C’est pas joli, joli ! Maman me l’a dit cent fois !

-           Il le faut bien, parce que sinon, comment je connaîtrais mes personnages ? Il faut que j’observe leur physique et leur comportement, sinon comment je pourrais les décrire ?

-           Je ne comprends pas très bien « leur physique », mais ça se tient, ce que tu dis… Pourquoi est-ce que tu m’observes ?

-           Parce que je te vois un peu malheureux et que je voudrais bien t’aider.

-           Comment ?

-           Eh bien, je ne sais pas… Dans les contes, il arrive parfois des choses un peu spéciales, non ? Je peux inventer un personnage, pour te changer la vie !

-           Il faudrait quelqu’un de très fort, alors, parce que moi…

-           Toi… ?

-           Moi, oh, c’est difficile…

-           Tant que ça ?

-           Oh oui, et encore plus ! Moi, c’est « beaucoup difficile ». Si je pouvais faire seulement « un peu difficile », ça serait déjà bien…

-           Voyons, réfléchissons… quel est ton problème principal ?

-           Je fais beaucoup d’erreurs d’étourderie…

-           Des erreurs d’étourderie… Aha, bon ! Qui pourrait bien t’aider à réparer tes erreurs d’étourderie… ? Quelqu’un qui a de bons yeux pour compléter les tiens… Est-ce qu’il y a un animal que tu aimes bien ?

                         (Extrait de "BEAUCOUP DIFFICILE ET ERREURS D'ETOURDERIES")

 

                                                 * * * * * * * * *

 

Bon d’accord, je ne suis pas très fort en math. Mais un cartable, ce n’est pas fait pour donner des cours. Je suis littéraire moi, que veux-tu ! En attendant, j’ai promené pour toi, tous les jours, tes affaires, tes cahiers, tes livres sans jamais me plaindre. Tu pourrais me donner une seconde chance, quand même.

-           Écoute mon vieux, ça fait plusieurs fois que j’ai des réflexions désagréables à ton sujet. Tu n’es plus du tout dans le coup. Je ne vais peut-être pas te jeter, mais au moins te mettre au placard en attendant que tu reviennes à la mode.

-           « Ah, non ! C'est un peu court, jeune homme ! Tu pouvais dire, en variant le ton, par exemple, agressif : Moi, Monsieur, si j’avais un tel cartable, il faudrait sur-le-champ que je m’en débarrassasse ! Amical : Mais il doit traîner par terre !... Descriptif : C’est du toc !... c'est un sac ! Que dis-je, c’est un sac ?  C’est un réticule !... Curieux : De quoi sert cette oblongue capsule ? D’écritoire, Monsieur, ou de boîte à ciseaux ?... Prévenant : Gardez-vous d’être entraîné par ce poids, de tomber en avant sur le sol !... Tendre : Faites-lui faire un petit parasol de peur que sa couleur au soleil ne se fane !… Voilà ce qu’à peu près, mon cher, tu m’aurais dit si tu avais un peu de lettres et d’esprit. »

 Vous ne me croirez pas, mais il en est quand même resté suffoqué. Il ne s’attendait sûrement pas à ce que j’aie une telle culture. Peut-être même qu’il a comparé avec le sac d’Alex.

Je l’ai vu, moi, ce sac, tout noir avec une tête de mort blanche et quelques porte-clés qui se promènent à chaque tirette. De plus, il vient d’une grande chaîne de montage. Il y en a des milliers, tous pareils, sans âme, sans savoir. Ils n’ont jamais été à l’école, ils n’ont pas une mémoire comme la mienne.

 Moi, on m’a éduqué tout petit et je ne l’ai jamais oublié. J’ai écouté et copié les conseils qu’on m’a donnés : ceux des maîtres y compris. Mon cuir est lisse, brillant, doux, agréable à toucher et à regarder, pas rêche comme de la toile et sentant le produit chimique.

Mais voilà qu’il reprend de plus belle :

-           Tu as peut-être des lettres, mais ça ne peut pas me servir pour mon futur métier. Moi je veux être pilote. Voir des grands pays, sortir un peu d’ici où tout est minable. Je suis sûr que je serais heureux là-bas et les cours de français ne me seront guère utiles. J’ai besoin de concret.

Une fois de plus, je haussai les épaules pour ne pas montrer qu’il me blessait encore. Mine de rien, sans le regarder, je me suis mis à réciter sur le ton de la conversation :

-           « Ah! Qu’il était joli en uniforme de Monsieur le pilote! Qu’il était joli avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses bottillons noirs et luisants, sa cravate zébrée et ses longues manches blanches qui lui faisaient une houppelande ! Docile, obéissant, se laissant guider sans mettre son grain de sel. Un amour de petit pilote ! Mais un jour, il se dit en regardant la montagne lointaine : Comme on doit être bien là-haut ! À partir de ce moment, la ligne régulière lui parut fade. Il maigrit. C’était pitié de le voir la tête tournée du côté de la montagne en soupirant tristement. »

-           Je ne suis pas une chèvre ! Je sais ce que je veux. Tu es jaloux, c’est tout.

Et nous finîmes tous les deux, aussi vexés l’un que l’autre, à bouder chacun dans son coin.

Nous fûmes interrompus par le papa qui passa la tête par l’entrebâillement de la porte :

-           Tu as fini tes devoirs ? Si tu veux venir avec moi, tout doit être impeccable.

-           Ben, euh, oui, bien sûr !

-           Tu as fait vite !

-           C’est parce que je suis intelligent et travailleur. La preuve, au dernier cours de physique, j’ai corrigé le professeur. Donc, je n’ai plus grand-chose à apprendre.

                                                                                       (Extrait de CARTATABLE")

 

                                                        * * * * * * * * *

 

Quand il était de garde, le soir, près de malades gravement atteints, parfois en fin de vie, il allumait la petite veilleuse, s’asseyait à côté du lit et chantait… D’abord tout doucement, puis un peu plus fort, entraîné par l’enthousiasme. Et - ce qu’il ne savait pas - sa voix était superbe. Parfois les yeux vitreux qui paraissaient éteints s’entrouvraient et le regardaient d’un air étonné, puis ravi… Parfois des larmes coulaient sur les joues, une main pressait la sienne :

-           Chante encore, petit, chante encore… Disait une voix tremblante.

Son chant passait alors à travers la porte et allait mourir au fond du couloir, émouvant quelques infirmières qui passaient. Il faisait du bien à tous. 

Un jour, une collègue frappa à la porte de la chambre où il veillait une vieille dame qui lui souriait avec une telle tristesse qu’il en était bouleversé. Il lui pressa le bras de toute la tendresse qu’il put montrer et sortit doucement.

-           Il y a, dans la chambre du fond, un monsieur qui demande à vous voir.

-           Moi ? Mais il faut appeler un médecin, je ne suis pas qualifié…

-           C’est vous qu’il veut.

-           Qui est-ce ?

 L’infirmière dit un nom. Il secoua la tête.

-           Je ne le connais pas. A-t-il dit pourquoi ?

-           Il a juste dit : je voudrais connaître celui qui chante tous les soirs depuis que je suis là.

-           Pourquoi est-il là ?

-           Accident de la circulation. Un camion l’a percuté de plein fouet. On a dû le désincarcérer : il a le genou broyé et je ne sais pas s’il remarchera un jour.

-           Je vais voir, cela m’intrigue.

 Il se dirigea à grandes enjambées vers la dernière porte sur la droite et frappa discrètement.

-           Entrez, fit une voix étouffée.

-           Bonjour… Vous avez demandé à me voir ?

-           C’est vous qui chantez ?

-           Euh... oui… beaucoup de mes collègues chantonnent, vous savez.

-           Certainement, mais pas la chanson que VOUS chantez… Elle est si belle… Vous la chantez si bien… Vous… voulez bien chanter encore… pour moi ? 

L’infirmier haussa les épaules, pensant à un simple caprice. Il tira une chaise à côté du lit, et entonna le chant sans conviction. Malgré lui, il finit toutefois par y mettre plus d’entrain. Les yeux mi-clos, il se laissa finalement emporter par cette mélodie qui le suivait depuis toujours et le ramenait chaque fois dans ce bus, au milieu de la nuit.

Il fut d’autant plus surpris lorsque, quelques mesures avant la fin, il ouvrit les yeux et s’aperçut que l’homme allongé devant lui chantait en même temps, d’une belle voix grave et chaude, malgré ses difficultés à respirer. Tous les deux s’écrièrent en même temps :

-           Où avez-vous appris cette chanson ?

                                                                             (Extrait de "CHANTE ENCORE")

 

                                                   * * * * * * * * *

                                              

 Il s’approcha à tout petits pas, et sursauta de frayeur en se retrouvant, juste après la haie de troènes, nez à nez avec une grille scintillante sous la lumière de la lune. Il leva lentement les yeux et s’aperçut que ce qu’il avait devant lui était un autocar.

Oh, pas un de ces autocars poussifs et tagués que l’on rencontrait régulièrement sur la ligne qui menait de son village à la grande ville. Non, celui-là était resplendissant. On voyait qu’il était bien entretenu, car malgré la nuit, il étincelait. On devinait des couleurs vives sur lesquelles  un nom s’inscrivait en belles arabesques décorées de verdure.

-           C’est toi qui pleures ? Qu’est-ce que t’as ? Je ne savais pas qu’un car pouvait pleurer !

-           Tu vois, on en apprend tous les jours, lui répondit l’autre, en reniflant de plus belle.

Pour mieux voir le garçon, il mit ses essuie-glaces en route. L’engin ne devait plus servir depuis un moment ; les balais étaient secs et frottèrent sur le pare-brise humide avant de glisser plus aisément pour chasser les dernières gouttes. Le car se racla la tuyauterie et reprit :

-           Je suis tellement frustré de ne pouvoir bouger d’ici. Je suis fait pour voyager, pas pour occuper les parkings. Si ça continue, on va me mettre à la fourrière.

-           C’est quoi une fou-rire ?

-           Fourrière… c’est un cimetière pour les autocars comme moi… et bien des véhicules qui ne circulent pas suffisamment.

-           Mais les cimetières, c’est pour les morts ? Pourquoi ils veulent te mettre là-bas ? Moi non plus je ne bouge pas parfois, on ne me met pas au cimetière pour autant !

-           C’est parce que je prends de la place pour rien ; une voiture ça a des roues, il faut donc que ça circule, tu comprends ?

-           Oui… je vois… Mais pourquoi tu restes là, si tu connais le danger ?

-           Parce que je ne peux pas partir tout seul.

-           Ah oui, c’est vrai… Il est où ton chauffeur ?

-           Eh bien justement, c’est là le problème.

Et il fondit en larmes si bruyamment que le jeune garçon se tourna d’un air inquiet vers le bâtiment voisin :

-           Chuuttt ! On va t’entendre !...  Il est parti ton chauffeur ? Il t’a abandonné ? Tu ne peux pas trouver un garage d’accueil ?

-           Parti ? Oh oui, il est parti, mais pas exprès, il ne m’a jamais abandonné. Comme un bon cow-boy, il s’est toujours occupé de moi avant de s’occuper de lui.

-           Alors ?

-           Alors, il est très malade…

                                                              (Extrait de "JAMAIS SANS MON AUTOCAR")

 

                                                         * * * * * * * * *

 

Dans l’obscurité, le gecko ne lui paraissait plus aussi laid qu’en plein jour. Sa voix était agréable, ce qu’il disait n’était pas dépourvu de bon sens.

-           Quelqu’un vient, dit-il brusquement inquiet.

-           Qui ? Où ?

-           Derrière les hautes herbes là-bas. Je l’entends.

-           Oui, moi je le vois. Nous sommes coincés, comment faire ? Je suis incapable de bouger rapidement. Laisse-moi, sauve-toi !

Le gecko jeta un coup d’œil surpris à celle qui, si elle avait des paroles acerbes, semblait avoir un cœur beaucoup plus tendre.

-           Combien de temps te faut-il pour te lever ?

-           Quelques minutes.

-           Vas-y, essaye. Ne t’occupe pas de moi.

Et le gecko enfla soudainement sa gorge, entonnant une série de vocalises qui firent s’envoler quelques oiseaux nocturnes et se dresser les poils sur le dos de la petite gazelle.

 Elle souleva ses pattes avant et, s’y reprenant à plusieurs fois, réussit à ramener celles arrière puis à se dresser, chancelante et tremblante. Peu sûre d’elle, elle profita du concert donné par son sauveur, pour affermir un peu sa position et piétiner doucement sur place afin d’évaluer les forces qui lui restaient.

 Quand elle se sentit prête et revigorée, elle regarda autour d’elle.

Le spectacle était saisissant. 

Dans le clair de lune se dressait la silhouette du gecko, gorge renversée. De grosses gouttes de sueur lui tombaient dans les yeux et la gazelle se rendit compte très vite que lui non plus ne tiendrait pas longtemps. Il avait mis toute son ardeur dans sa prestation et avait réussi à tétaniser le rôdeur. Mais cela ne durerait pas.

Elle songea donc qu’il fallait fuir vite. Hélas, dans la direction qu’ils devaient prendre, il n’y avait que l’obscurité. La lune n’éclairait pas jusque-là, les arbres devenaient un peu plus touffus. Sa vision excellente en plein jour lui faisait défaut la nuit, l’âge ayant affaibli beaucoup de ses facultés. Comment pourrait-elle courir sans se heurter à tous les obstacles ?

Le gecko semblait lire dans ses pensées. Il fit une pause de quelques secondes, le temps de reprendre son souffle :

-           Quand je m’arrêterai pour la troisième fois, prends ton élan et cours !

-           Mais, et toi ?

Le chant recommença et elle dut patienter. Nouvel arrêt : 

-           Je vais grimper lentement sur ton dos, puis sur ta tête, tout en chantant. Rapproche-toi, s’il te plaît.

 Son premier réflexe fut un réflexe de dégoût ; l’idée d’avoir ces choses répugnantes sur sa tête ne lui disait rien qui vaille. Mais elle se reprit bien vite : tout valait mieux que de finir déchiquetée par le monstre tapi dans l’ombre. Et puis le reptile ne lui sauvait-il pas la vie ? Alors qu’importait son aspect… Son chant était beau, mélancolique. Elle devina beaucoup de tristesse dans ce corps ingrat et son cœur s’émut.

                                                                 (Extrait de "LA GAZELLE ET LE GECKO")

 

                                                     * * * * * * * * *

 

 -           Mais, papa, pourquoi ils sont en rangées ? Ce n’est pas naturel, non ?

-           Je t’ai déjà répondu, mon petit. Il doit sûrement y avoir une bonne raison. Peut-être que c’est plus facile pour les tailler ou les couper. Ou pour laisser passer la lumière, je ne sais pas.

-           Les couper ? Mais pourquoi les couper ?

-           Parfois ils sont trop vieux, ou malades, alors on les coupe pour laisser la place aux plus jeunes.

Le petit garçon en était bouleversé.

-           Quand on est malade ou trop vieux, on nous coupe ?

-           Non, pas nous, bien sûr, seulement les arbres…

-           Et nous, on va où quand on est trop vieux ?

 Le papa ne savait pas quoi répondre. Comme beaucoup de parents embarrassés qui n’ont pas la réponse aux questions un peu trop franches de leurs enfants, il choisit la solution de fuite et se leva brusquement :

-           Allez viens, il va être l’heure de rentrer !

 Le petit garçon se rembrunit. Il n’aimait pas ces échappatoires, parce qu’ensuite cela le  tracassait toute la soirée et il en faisait des cauchemars. Il s’accrocha au premier tronc venu.

-           Moi, je ne veux pas qu’on les coupe. Mêmes vieux et malades, je veux les garder. Je ne veux pas qu’ils soient tristes comme papy, quand on va le voir dans cette maison pleine de gens, où il pleure parce qu’il n’est pas chez lui.

-           Nous n’y pouvons rien, mon garçon. Papy n’est plus capable de vivre tout seul. Il ne sait plus ce qu’il fait.

-           Alors on va le couper aussi ?

-           Mais non, on s’occupe très bien de lui ! Il a de temps en temps des moments de tristesse, mais il rit souvent.

-           Donc on ne va pas couper les gens qui rient ?

-           Si tu veux, fit le père en haussant les épaules, avec un sourire indulgent.

 Comment expliquer les mystères de la vie à un gamin aussi vif ?

 Le petit bonhomme tournait autour de chaque arbre et finit par s’exclamer :

-           Regarde, celui-là on ne le coupera jamais… Il rit, rit, rit toujours. Il rit tellement qu’il ne peut même plus fermer sa bouche ! Moi je crois qu’il a trouvé la solution. Personne n’a envie d’enlever un arbre d’aussi belle humeur !... Papa, ce terrain est à toi, n’est-ce pas ?

-           Oui, bien sûr !

-           Promets-moi d’aller voir le monsieur qui coupe et de lui dire que cet arbre m’appartient. Personne n’a le droit d’y toucher, même quand il sera vieux et malade. Je sais maintenant que je ne ferai plus de cauchemars. Chaque fois que je me poserai des questions où personne ne peut me répondre, je penserai à l’arbre qui rit et cela ira mieux. Tu vois, je ris déjà rien que d’y penser !

                                                                                (Extrait de "L'ARBRE QUI RIT")

 

                                                               * * * * * * * * *

 

-           Des bagues ? Comme à une fille ? Mais je ne veux pas ressembler à une fille, moi ! Et de plus, je ne comprends pas comment porter des bagues, ça va me redresser mes dents de lapin.

-           Mais enfin, voyons, tu te doutes bien que tu ne les porteras pas aux doigts !

-           Ben où, alors ?

-           Sur les dents, bien sûr, pour corriger ce défaut petit à petit.

-           Je ne vois pas comment on peut enfiler des bagues sur une dent.

-           Mais non… on les enfile pas ; on les colle dessus et on les entoure après avec un fil spécial qui fait le travail.

-           Le travail ? Quel travail ?

-           Eh bien le travail de te donner un large sourire dont personne ne se moquera plus.

L’enfant resta songeur. Petit à petit son visage s’éclaira, une lumière joua sur ses lèvres qu’il maintenait souvent closes avec force, pour ne pas que l’on remarque sa dentition quelque peu rebelle. Menton dans la main, coudes sur la table, il regardait songeusement sa maman éplucher les légumes dans la cuisine. Il saisit du bout de deux doigts une fine épluchure de carotte et tenta maladroitement de l’enrouler autour d’une de ses dents :

-           Comme ça ?

-           Un peu, oui, mais ce sera beaucoup moins voyant. Les bagues sont soit en métal, soit transparentes. Mais il vaudrait peut-être mieux celles en métal d’abord, d’après ce que m’explique l’orthodontiste, car pour les autres, il faut être très méticuleux.

 Le petit garçon soupira :

-           Maman, tu me dis toujours de parler de façon à ce qu’on me comprenne ; mais moi je ne sais pas ce que c’est qu’un « lortodentiste » ni des « ticuleux »

-           Ce n’est pas un lortodentiste, mais un orthodONtiste, un docteur qui fait tout pour que les enfants retrouvent une belle dentition régulière. Et ce ne sont pas « mes » ticuleux, mais être méticuleux, ça veut dire être très, très soigneux.

-           Du métal, ce n’est pas très joli, les copains vont se moquer encore plus… Moi j’aurais mieux aimé des bagues couleur orange comme les carottes. Au moins, c’est rigolo…

-           Cela n’existe pas, mon chéri… et puis, tu sais, ce n’est pas pour toute la vie. Au plus tôt tu les mets, au plus vite l’affaire sera réglée. Et si les copains se moquent de toi, eh bien, nous trouverons ensemble des parades. Mais le mieux est de faire comme si tu n’entendais pas… Toi, tu sais pourquoi tu les portes, et c’est ce qui est important.

-           Il ne peut vraiment pas les faire en orange ?

-           Je crains bien que non... mais tu peux toujours lui demander…

 Le soir, au coucher, il s’assit dans son lit, essayant de trouver tous les arguments pour persuader son futur tortionnaire d’adoucir sa peine, en colorant l’objet de sa honte en sa couleur préférée. Il s’imagina dans la cour de récré, au centre d’un cercle d’enfants qui le montraient du doigt en hurlant de rire. Il s’imagina avec un appareil si énorme qu’il ne pouvait plus ni fermer la bouche, ni manger. Il s’imagina en train de le perdre et de l’avaler. 

Puis il se secoua. Allons, tout cela n’était pas réel… mais… tout de même… Une pointe d’anxiété grandissante le maintint éveillé une bonne partie de la nuit.

Il finit par s’endormir.

                                                                             (Extrait de "LE GOBELET ORANGE")

 

                                                        * * * * * * * * *

 

J’ai longtemps fait des cauchemars et elle était toujours là pour me rassurer quand je criais. Sa porte restait entrouverte pour qu’elle soit sûre de m’entendre. Même au milieu de l’hiver, elle se levait, enfilait ses chaussons et une robe de chambre et, grelottante, venait voir ce qui n’allait pas. Elle me regardait anxieusement, les yeux encore embrumés de sommeil et serrait les lèvres pour ne pas que je voie qu’elle claquait des dents. 

Aujourd’hui, je n’ai plus de cauchemars, parce que je n’ai pas le temps d’en avoir. C’est moi qui me lève quand je l’entends gémir parce qu’elle a mal, parce qu’elle a peur, parce qu’elle a froid ; parfois sa couverture a glissé, ou elle voudrait se retourner et elle n’y arrive pas.

 Ma sœur dort à l’autre bout de l’appartement, elle n’entend pas. Moi j’entends tout, j’entends la respiration de maman et j’ai parfois l’impression qu’elle s’arrête ; alors j’ai très peur et je ne sais pas quoi faire. Un jour, elle m’a trouvé accroupi à côté de son lit ; je m’étais endormi en lui tenant la main. Elle m’a grondé, mais ses yeux souriaient et ça m’a fait un plaisir immense. Elle n’a pas besoin de parler, je sais ce qu’elle pense…

 Ce matin, j’ai rencontré un monsieur en allant à l’école, parce qu’il faut bien que j’aille à l’école tout de même ; le maître et le directeur m’ont autorisé à avoir un téléphone portable sur moi et à partir à la moindre alerte. Ils me font confiance et j’en suis très fier. Ma sœur travaille quelques heures par semaine pour payer les médicaments ; parfois je rate aussi un cours, pour qu’il y ait toujours quelqu’un à la maison.

J’ai donc rencontré ce monsieur dans la rue. Il était assis dans un fauteuil roulant, devant le petit square et il distribuait aux passants de belles images. Je me suis approché et il m’en a tendu une. Méfiant, j’ai demandé :

-           C’est quoi, votre truc ?

-           Ça, mon petit, m’a-t-il répondu, c’est ce que j’attends depuis longtemps ; un endroit merveilleux où je pourrai gambader et courir, jouer à t’attraper, te lancer un ballon, sauter, nager dans les eaux profondes et escalader des montagnes…

 Il ne m’a rien dit de plus. Je l’ai regardé, j’ai regardé son fauteuil roulant. Peut-être était-il fou ? Et pourtant, il avait dans les yeux, la même lumière que dans les yeux de maman.

Cela m’a profondément troublé. J’ai pris la belle image, parce qu’elle était vraiment belle, et je l’ai mise dans mon cartable pour la regarder quand je serai seul dans ma chambre. Elle m’a suivi tout au long de la journée et m’a apporté apaisement et espoir. Si ce fou avait raison ? Peut-être qu’il existe des solutions que l’on ne connaît pas. Et si cela était possible pour maman ?

                                                                           (Extrait de "MAMAN EST MALADE")

 

                                                        * * * * * * * * *

 

Le chevalier tapota l’accoudoir de son fauteuil d’un doigt ganté de fer :

-           Oui, je vois… je ne les aime pas beaucoup. Ils cherchent tous les défauts ailleurs en cachant soigneusement les leurs, n’est-ce pas ?

-           Leurs défauts ne regardent qu’eux. Mais certaines personnes leur ont monté la tête…

-           Monté la tête ? Avec un casque ?

-           Non… je veux dire leur ont mis dans la tête des choses qui n’étaient pas vraies.

-           Tu ne t’es pas expliqué ? Tu n’as pas pris les armes ?

-           Ce n’est pas ma manière de fonctionner. S’ils l’avaient voulu, ils auraient vu les résultats. J’ai sauvé plus d’enfants de la délinquance...

-           Délinquance ?

-           Oui… euh… du brigandage.

-           Ah, je comprends mieux ! J’ai moi-même failli finir ainsi… Comment as-tu procédé ?

-           Je leur ai donné une chance de faire leurs preuves... je les ai suivis, encouragés, j’ai cherché ce qui pouvait leur convenir. Mais ce n’était pas au programme.

-           Au quoi ?

-           Au programme… dans les lois de l’école…

Bayard leva les yeux et prit un air sévère :

-           Hmmmm… cela est très grave si tu contreviens aux lois.

-           Même pour sauver des enfants ?

-           Non, peut-être pas, effectivement... Moi aussi, je suis censé aller au secours de toute âme en détresse. Alors tu peux être fier de toi, si tu as ce côté chevaleresque.

-           J’en suis fier et je te remercie du compliment. Et tu sais, malgré tout, je crois être comme toi : « sans peur et sans reproche ». Ma conscience est en paix. J’ai fait tout ce que je devais et je l’ai fait dans l’intérêt de tous.

-           Il est vrai qu’on me dit sans peur et sans reproche, mais c’est une légende. Je suis courageux mais j’ai eu peur également. Et j’ai eu mon compte de reproches, on ne peut jamais satisfaire tout le monde… Mais je voudrais te poser une petite question.

 Il se racla la gorge d’un air embarrassé, changea son épée de côté et toussota :

-           Si tu es « sans peur et sans reproche »… pourquoi te caches-tu ?

 L’enseignant accusa le coup en sursautant si violemment, qu’un peu du contenu de son verre gicla sur sa chemise. Tout en bougonnant pour se donner une contenance, il essuya rapidement la tache avec un mouchoir :

-           Je ne me cache pas, je ne veux plus voir ces personnes qui m’ont dénoncé ; elles me font maintenant horreur. Parmi elles, il y a des gens que j’estimais et en qui j’avais totale confiance ; le choc est trop rude.

-           Cher professeur, tu as l’esprit du chevalier… mais un chevalier affronte la situation, il ne la fuit pas.

-           Je ne la fuis pas, je viens de te le dire.

 Voyant qu’il commençait à s’énerver, Bayard fit un geste d’apaisement. Il se pencha en avant, posa doucement sa main sur le bras crispé et chuchota :

-           Je sais, j’ai compris… Tu ne fuis pas la situation mais tu fuis les gens.  Même si l’ennemi te fait horreur, ne réagis pas comme lui.

-           Et comment devrais-je réagir ?

-           C’est une des premières leçons de la chevalerie : on respecte ses amis mais on respecte aussi ses ennemis. Et surtout on cherche à se faire respecter d’eux. Si tu fuis, tu te caches, tu donnes l’impression que tu as quelque chose à te reprocher.

                                                             (Extrait de "SANS PEUR ET SANS REPROCHE")

 

                                                       * * * * * * * * *

 

Alors les chariots élévateurs avaient commencé à se moquer de lui. Chaque fois qu’il demandait gentiment à reprendre le service, ils lui rétorquaient :

-           Tu peux pas, t’as pas ta palette…

 Même les hommes s’y étaient mis… Oh, ils le disaient plus gentiment, avec une petite nuance de tristesse dans la voix, car ils l’aimaient bien, cela leur rappelait leurs débuts dans l’entreprise. Mais bon, si on pouvait se simplifier un peu le travail et la vie… on n’allait pas cracher dessus, quand même !

 Et il demandait si souvent, on lui répondait si souvent la même chose, que le nom finit par lui rester. On oublia sa marque, son numéro de série pour l’appeler « Tapatapalette », nom qui faisait rire non seulement les moqueurs, mais aussi ceux qui riaient pour ne pas les contrarier. 

Il ne pouvait même pas se payer le luxe de pleurer sur son sort. D’abord parce que les autres ne s’en seraient pas plus occupé, mais également et surtout, parce qu’il aurait risqué de se détériorer. Il avait connu autrefois un vieux wagon rouillé, rangé dans un hangar désaffecté. Il en avait tiré une belle leçon. Jamais il ne finirait comme cela ! Il fallait qu’il trouve une solution pour demeurer actif.

 Un matin, pris d’une inspiration subite, il essaya la force.

Toutes les deux minutes, il se mettait en travers d’un plus grand, lui barrant la route, l’obligeant à stopper net pour ne pas le heurter de plein fouet et risquer de perdre tout son chargement. Il y eut une avalanche de coups de klaxon sur toutes les notes de la gamme, du grave jusqu’à l’aigu.

Notre pauvre ami dut se boucher les oreilles et se retirer précipitamment, remis brutalement à sa place par des collègues encore plus convaincus qu’avant, de son inutilité.

 Le plus gros des engins, rouge cramoisi, lui colla au train, le terrorisant et criant :

-           Espèce de malade ! Tu ne vois pas que tu es dangereux ? Tu aurais pu provoquer un grave accident ! On ne t’a rien demandé !

 Désemparé, ne trouvant aucun endroit où cacher sa honte, il leur tourna simplement le dos, se jurant que non il ne pleurerait pas, non il ne céderait pas !

 Il tenta d’amadouer le menuisier qui régnait en maître dans le hangar voisin. Celui qui réparait les caisses, remettait un morceau là où les palettes étaient abîmées. Il essaya tout : la cajolerie, les supplications, la colère, les larmes, les promesses.

Le menuisier restait inébranlable : tant que le grand patron n’avait rien commandé, il ne pouvait faire de modification de lui-même.

-           Tu imagines un peu le temps qu’il me faudrait pour construire tes palettes sur mesure ? Et tes copains alors, qui attendent depuis je ne sais combien de temps ? Tu n’as qu’à te recycler mon vieux, trouve autre chose !

La suggestion laissa le petit chariot perplexe. Après tout ce n’était pas une mauvaise idée. Se recycler… oui, mais dans quoi ?

                                                                               (Extrait de "TAPATAPALETTE")

 

                                                   * * * * * * * * *

 

Papa marmonnait à mi-voix, tout en jouant vigoureusement du tournevis :

-          Je ne comprends pas, j’ai tout démonté, tout a l’air de fonctionner correctement. C’est ennuyeux. J’aurais pu en acheter un nouveau, si celui-là est trop vieux. Ils ont maintenant des modèles beaucoup plus sophistiqués. Malheureusement, c’est dimanche demain, et nous devions partir de bon matin. Je crains bien que nos vacances ne soient fichues, les enfants... 

Devant notre air profondément consterné, il ajouta vivement :

-          Nous pourrions changer la destination, et aller là où je connais la route. 

Nous nous exclamâmes en chœur :

-          Papa, tu nous avais promis ! On a bien travaillé toute l’année pour ça. Tu ne peux pas dire que nous n’avons pas fait d’efforts pour être sages… 

Papa soupira :

-          Je le sais bien, les enfants, et je vous félicite. Mais qu’est-ce que j’y peux, si cet engin ne veut rien savoir ?

-          Tu n’as pas une carte ? s’insurgea maman, qui se voyait avec inquiétude, redéfaire tous les bagages qu’elle avait mis tant de temps à boucler. Mes parents, eux, n’avaient pas de GPS, ils avaient une bonne vieille carte routière, et pas un ne s’est perdu.

-          Il y a longtemps que je les ai jetées. Peut-être que mon père en aurait encore ?

-          Tu peux toujours demander, je ne sais pas si tu seras bien reçu ; tu sais à quel point il a toujours peur qu’on le vole… Et toi, papa, tu n’aurais pas ça sous le coude ?

-          Une carte routière ? Mais ma grande, d’où veux-tu que je la sorte ? Je n’ai pas bougé depuis des années !!

-          Tu as bien voyagé, tout de même, quand tu étais un jeune homme. Tu nous as raconté plus d’une fois les régions que tu as visitées… Papa ?? Tu nous aurais menti ?

 Grand-père rougit violemment, mais de colère :

-          Je ne mens jamais, ma fille, tu devrais le savoir. Bien sûr, que j’ai visité ces endroits, tu as vu les souvenirs que j’ai rapportés. Mais je n’avais pas besoin de carte routière. Mon GPS à moi, il était dans la cour de la maison, et il y est toujours aujourd’hui.

 Nous nous précipitâmes, mon frère et moi, à la fenêtre et regardâmes de tous nos yeux :

-          Où ça, papy, où ça ? On ne voit rien !!!

                                                                                  (Extrait de "ANE GPS")

 

                                              *************************

 

Atterré, il se redressa et passa la main dans ses cheveux :

-          Mais… mais… comment est-ce possible ? Personne de chez nous n’a pu faire cela ! J’ai travaillé tant d’années pour garder ça propre. Et ici, les branches sont cassées ! Et là, le champ est piétiné. Et là-bas, on a jeté un bidon vide dans le ruisseau !

-          Et tu n’as pas vu le sac plastique qui est accroché dans le grand sapin derrière toi, fit une voix ricanante.

Notre ami se retourna d’un bloc, comme sous l’effet d’une décharge électrique :

-          Qui es-tu ? Que fais-tu là ? Qui t’as permis de rentrer ici, sans venir me voir ?

-          Pourquoi ? Tu as un titre de propriété ?

-          Personne ici n’a de titre de propriété, la terre n’appartient pas à l’homme. Nous l’avons reçu en cadeau, à la seule condition de l’entretenir !

-          Hm, ça m’étonnerait que tu aies fait tout ce travail sans rien demander en échange ! Ça n’existe pas.

-          En échange ? Mais, regarde autour de toi ! Les arbres, l’air pur, la source où tu peux boire…

L’autre se hissa  un peu sur la pointe des pieds, mit sa main en visière, cligna des yeux, fit une moue dédaigneuse :

-          Peuh ! Tout ça, ça n’a qu’un temps, et ça ne rapporte rien. J’ai le droit de m’installer ici comme tout le monde, non ?

-          Euh, oui, bien sûr, je ne peux pas te l’interdire ; mais il y a des règles à respecter.

-          Eh bien, va donc me les chercher, tes règles, noir sur blanc.

-          Nous ne les avons pas par écrit, il n’y a nul besoin.

-          Alors je n’en ai pas besoin non plus.

Disant cela, il sortit de son sac un paquet de biscuits, en déchira l’extrémité qu’il jeta à terre.

-          Hé ! Il y a des poubelles !

-          Ne te gêne pas, vas-y, mets-le.

-          Ça ne se passera pas comme ça, je vais réunir le conseil !

-          C’est ça ! En attendant, moi, je fais comme chez moi.

De la carriole qui le suivait, il descendit deux tréteaux, une grande planche et une boîte mystérieuse divisée en plusieurs compartiments, qu’il laissa bien ouverte sur la table ainsi formée en travers du passage. Pas besoin de nappe pour le travail qu’il avait à accomplir.

                                                       (Extrait de "DAME NATURE CONTRE SACCAGEUR")

 

                                               ************************

 

Elle se tourna d’un air las vers le raton-laveur en peluche, qui pendait à son rétroviseur :

-          Ben oui, et alors ? Tu as une idée ?

-          Depuis le temps que je t’accompagne dans tes déplacements, je te connais. Je sais que tu ne trouveras pas le calme, tant que tu n’auras pas résolu le problème. Il me semble t’avoir entendu dire un jour, suite à la lecture d’un conte qui s'appelait « La fuite », que tu étais tout à fait d’accord avec la leçon dégagée : « fuir ne sert à rien, ça vous rattrape ; il faut faire face »…

-          Hm… je ne vois pas le rapport.

-          Peut-être faut-il que ce garçon se retrouve nez à nez avec son problème, pour le résoudre ?

Elle regarda le raton d’un air interrogateur, et ses yeux se perdirent dans le lointain. À une époque, elle avait eu la phobie des araignées et l’avait effectivement résolue en les étudiant avec un entomologiste, et se prenant d’amitié pour ces bestioles…

-          Tu sais que tu n’es pas bête, toi ? Je sais ce qu’il me reste à faire.

 Donnant à son inspirateur une petite tape amicale, elle démarra cette fois en trombe et mijota, pendant toutes ses autres visites, un plan pour les jours à venir.

-          Mais, répondit son mari, le soir même, il faut une dérogation spéciale, je ne peux pas introduire n’importe qui, comme ça, à la base !

-          Même pour un enfant malade ?

-          Le commandant est très compréhensif, marmonna-t-il, en se caressant pensivement le menton ; mais il y a des limites de sécurité qu’il ne peut ignorer. Je vais lui en parler.

Il revint le lendemain, radieux :

-          Il a très bien compris le problème. Il ne peut malheureusement rien, sans un certificat de la part de la psychologue, qui le décharge de toute responsabilité, en acceptant ce genre de « thérapie » pas ordinaire.

-          Pourquoi ?

-          Imagine que l’enfant réagisse mal, et que tu bloques encore plus la terreur en lui ?

-          Écoute, chéri, ce gosse n’a plus rien à perdre. Il ne vit plus, est drogué, ne fait rien toute la journée, que regarder les gens avec des yeux suppliants. Il me brise le cœur. Quand je vais prendre sa tension tous les matins, il a le visage rouge et gonflé de ceux qui passent des heures à pleurer… et sa maman est à peu près dans le même état. Tu crois vraiment qu’il peut y avoir pire ?

-          Tu as raison… Obtiens ce certificat, et je serai le premier à solliciter le rendez-vous.

                                                            (Extrait de "INFIRMIERE AERONAUTIQUE")

 

                                                *******************************

 

Jambes flageolantes, notre ami passa devant le bureau ouvert du Principal, qu’il salua d’un bref signe de tête. Il se sentait un peu sur un plan d’égalité ; il était aujourd’hui un personnage important, et le mot « candidat » flamboyait dans sa tête comme les néons à Hollywood. Il se vit entouré par la foule envahissant le collège, acclamé… et retomba brusquement sur terre lorsque le Principal, agacé de tout ce défilement, referma brusquement sa porte afin de  pouvoir travailler tranquille.

Pour se remonter le moral et rehausser son prestige, il distribua à ses copains les toutes nouvelles cartes de visite qu’il avait faites imprimer. Elles comportaient, au recto, une magnifique Ferrari Testarossa, ainsi que son nom et son adresse en lettres argentées. Cela faillit finir en foire d’empoignade, et le professeur qui distribuait les sujets dut en séparer deux qui s’arrachaient mutuellement les bristols des mains.

-          Il fait une chaleur d’enfer. Comment se concentrer dans une fournaise pareille ?  Tout examen devrait se passer dans une salle climatisée. Remarque, j’aurai peut-être un malaise, ça me fournira une excuse valable et médicale pour aller à l’infirmerie.

 Quand il se pencha sur sa copie pour essayer de comprendre le sujet, il ne cessa de voir la Ferrari passer et repasser devant ses yeux, tournant dans sa tête comme un hamster dans sa petite cage. Il finit par avoir la vue brouillée et un mal de tête débutant.

-          Ça ne va pas ?

 Une silhouette noire se penchait sur lui avec sollicitude.

-          Si, si, monsieur, ça va très bien… je… je ne comprenais pas bien le sujet.

-          Ça, je ne peux pas vous aider ! Peut-être avez-vous trop chaud. Vous n’êtes pas autorisés à ouvrir les fenêtres, mais vous pouvez boire… 

Penaud, il regarda son cartable : il savait bien qu’il avait oublié quelque chose.

Un camarade compatissant lui tendit sa bouteille, mais il était tellement énervé qu’il en renversa une partie sur sa copie. Bondissant sur ses pieds, il lâcha une exclamation venimeuse et, devant le désastre, éclata en sanglots.

-          Allons, allons, jeune homme, ce n’est pas bien grave, je vous en redonne une. Calmez-vous voyons, vous avez encore du temps.

Il se rassit avec sa nouvelle feuille, essaya de concentrer toute son attention sur ce bout de papier qui le narguait, rêvant d’être à la maison devant une bonne platée de frites bien croustillantes et un verre de coca rafraîchissant. Puis il revint à sa carte de visite.

Là était la solution. Il allait la gagner, cette course ! 

Il empoigna son stylo, comme s’il tenait un volant, écrivit deux lignes pour s’échauffer, entama le premier paragraphe sur les chapeaux de roues, les oreilles mugissant comme des cornes de brume. Jetant un œil sur la table en biais devant lui, il s’aperçut que l’autre avait déjà une longueur d’avance ; il accéléra alors, le dépassa à toute allure, noircissant sa page, manqua renverser sa trousse dans sa précipitation, la ramassa à mi-course avec la dextérité d’un professionnel, s’arrêta une seconde pour trouver une idée et repartit aussitôt. À la deuxième page, il stoppa, éjecta sa cartouche d’encre vide et la remplaça par une neuve.

Lors d’un faux mouvement, il envoya un gros pâté de cette même encre sur son pantalon tout neuf et faillit en pleurer. Courageusement, il reprit la ligne droite, se rongeant les ongles par moment, quand il ne trouvait pas un mot. Les yeux rivés alternativement sur sa feuille et celle qui se remplissait une rangée au-dessus de lui, il appuya si fort sur son stylo, qu’il en cassa la plume, balafrant toute la copie d’un trait tremblotant.

                                                                            (Extrait de "LES 24 H DEMENTS")

 

                                               *************************

 

Et voilà, c’était reparti ! Querelles de femmes querelles de clochers, querelles de villages. Car le bourg voisin fut bientôt informé de l’affaire. Et là aussi, les langues allèrent bon train :

-          La Marie-Fadette ? Noooonnnnn ! Elle qui ne supporte même pas d’installer une sonnette sur sa porte d’entrée ! Je ne lui ai jamais vu de cafetière électrique, ni de fer à repasser. Il y a un truc, là !

-          Peut-être qu’elle n’a pas vraiment compris à quoi ça servait.

-          Et si elle s’ennuyait, tout simplement ? Après tout, elle vit seule depuis tellement d’années, et elle n’invite personne. Qu’est-ce qu’elle peut bien fabriquer de ses journées, hein ? Je vous le demande !

Et Marie-Fadette continuait de passer dans la rue principale, et d’aller faire ses courses. Elle s’asseyait parfois sur un banc de la place. Puis elle sortait délicatement son trésor de la poche et pianotait sur le clavier. Elle collait l’objet à son oreille, et disait :

-          Allo ? Oui, c’est moi.

Elle articulait avec force mimiques, qu’elle accentuait à plaisir, pour voir les têtes curieuses se rapprocher, les pavillons s’allonger pour capter le moindre mot, et les villageois repartir, déçus, car sa conversation se réduisait à quelques onomatopées et hochements de tête.

Ils  retournaient chez eux, plus perplexes que jamais. Les maisons se remplirent de bavardages incessants, tout ne tournait plus qu’autour du portable de Marie-Fadette :

-          Tu vois bien qu’elle sait s’en servir !

-          Elle fait semblant pour nous épater !

-          Ça ne lui ressemble pas. Tu l’as déjà vue se mettre en avant, toi ?

-          En tout cas, là, elle ne se gêne pas pour parler à voix haute !

-          Je me demande tout de même qui elle peut appeler. Elle ne connait personne, en dehors de la région, et personne n’a un portable.

-          C’est son petit fils qui l’a ramené, tu sais, celui qui vit dans le midi de la France.

-          Aha ! Eh bien, c’est à lui qu’elle téléphone.

-          Non, non ! Il a précisé : « Ne m’appelle pas, c’est moi qui le ferai ».

-          Alors, je ne vois vraiment pas.

Ce qu’on ne comprenait vraiment pas, c’est pourquoi elle s’obstinait à le faire en public. Elle se posta, en effet, sur un banc tous les mercredis, à la même heure.

Et le cercle des curieux s’agrandit ; c’était devenu le rendez-vous hebdomadaire, comme autrefois, quand le marché se tenait encore là. Et chacun de chercher toutes les ruses et manœuvres pour s’approcher, sans en avoir l’air, et essayer de trouver le fin mot de l’énigme.

Il y en eut pour passer par derrière ; mais elle sentit leur présence et se retourna, les mettant en fuite, rouges d’embarras. Il y en eut pour monter sur les toits ; mais ils faillirent glisser, et ne renouvelèrent jamais leur exploit. Il y en eut pour faire semblant de trébucher et s’étaler devant elle ; mais elle les regarda fixement, et ils se relevèrent confus et contusionnés. Il y en eut pour rouler un fruit ou un légume à ses pieds et avoir le prétexte d’aller le ramasser. Mais elle le faisait à leur place, et le leur tendait avec un franc sourire.

Le maire du village caressait sa moustache avec perplexité et, un jour, il confia à l’unique gendarme :

-          C’est étrange. Plus elle téléphone, et plus elle paraît heureuse. Même les gens autour d’elle sont plus souriants, comme si c’était contagieux. Elle doit quand même avoir un amoureux, ce n’est pas possible autrement.

                                                         (Extrait de "MARIE-FADETTE A UN PORTABLE")

 

                                               ***************************

 

-          Que t’arrive-t-il, mon ami ?

-          Je n’en peux plus, brama l’autre, de plus belle.

-          Hm… ça, je l’entends bien, mais pourquoi ?

-          À cause de mon nouveau surnom. Je suis tourné en dérision dans la forêt, les tourbières  et dans toute la toundra !

-          Un surnom ? Qui donc est assez méchant pour te donner un autre nom que le tien ? Peut-être n’est-ce qu’une taquinerie ? Serais-tu trop susceptible ?

-          Oh non, sais-tu comment on me nomme ?

-          Dis toujours.

-          Omépiépu !

-          Cela me semble joli, ça sonne bien et je ne… Comment as-tu dis ?

-          Omépiépu.

-          Euh… oui… c'est-à-dire que c’est très mélodieux, cela fait un peu amérindien. Mais… je dois avouer que… si l’on s’attache un peu plus à la signification…

-          Tu as tout compris. Je suis ridiculisé de partout…

-          Comment en es-tu arrivé là ?

L’animal baissa honteusement la tête, et gratouilla, du bout du pied, ce lichen qui lui faisait envie autrefois, mais qu’il ne voyait même pas aujourd’hui, tant son cœur était serré de peine :

-          C’est… c'est-à-dire que c’est un peu de ma faute. Je... je ne voudrais pas avoir l'air de te critiquer, mais… tu sais, quand on marche continuellement dans les tourbières, les tapis d’aiguilles mouillées et parfois moisies, la vase des marécages, on finit par ne pas sentir très bon. J’ai beau me laver les pieds que tu m’as donnés, chaque fois que je rentre chez moi, je m’écrie : « Oh, mes pieds puent ! »,  parce que c’est vrai. L’odeur reste parfois pendant des jours. Je répète la phrase au quotidien. Et un jour, mon neveu m’a entendu. Ça l’a fait rire et il m’a surnommé comme cela.

-          Ne rajoute rien, j’ai compris. Je sais à quelle vitesse cela peut se propager et dégénérer. Tu es victime de ton propre langage. Si tu avais dit : « Oh, mes pied sentent mauvais ! », personne n’aurait été tenté de le répéter ! 

Le renne leva la tête. Une larme mouilla son œil, coula sur sa joue :

-          C’est vrai, tu as raison.

-          C’est bien, tu reconnais ton erreur. Maintenant, à mon tour. Je n’aurais jamais dû te créer avec des pieds comme les êtres humains. J’aurais dû penser qu’en piétinant ainsi dans le milieu où je vous ai placés, il faudrait quelque chose de plus solide.

-          Oui, surtout que le dessous est aussi en train de s’abimer sérieusement. Regarde !

 À ce moment-là, ils entendirent tous les deux un hurlement, encore plus sinistre que celui de notre héros. Un hurlement à vous glacer le sang, car c’était un cri précédant l’attaque.

-          Un loup ! Je file ! Aide-moi, s’il te plaît, je n’en peux plus !!!

 Et sans attendre la réponse, il prit ses jambes à son cou - enfin si je puis dire - et se mit à galoper lourdement dans la direction opposée. Il entendait, derrière lui, le trottement régulier de celui qui n’est pas pressé par l’urgence et qui sait que, tôt ou tard, il triomphera.

Il essaya d’accélérer, mais se trompa de sens, et stoppa net devant une large route qui coupait son chemin. Il entendit, en même temps, dans le lointain, le grondement sourd d’une motoneige, et le halètement poussif d’un camion qui revenait de la mine voisine. Il n’aurait su dire lequel était le plus dangereux : le camion pouvait, certes, le heurter et l’écraser, mais il savait également que l’autre engin, bruyant et plus puant que ses pieds, servait de monture au chasseur qui le traquait depuis un moment.

 Éperdu, fatigué, découragé, il se laissa tomber dans la neige fraîche, déjà vaincu, se demandant quelle mort serait la moins pire. Ses pieds étaient en sang, noirs et dégoûtants de vase. Il leva les yeux au ciel et dit une dernière fois :

-          Oh, mes pieds puent… pardon… sentent mauvais…

                                                                                         (Extrait de "OMEPIEPU")

 

                                                  ************************

 

Il s’excusa et continua sa progression. S’élevant un peu dans les airs, vers les sommets montagneux, il se dit que, peut-être, ceux du froid seraient plus ouverts au mouvement. Là encore ce fut la déception complète, quand il s’entendit apostropher d’une façon pas très gentille :

-          Nous sommes taillés pour te résister, espèce de grand ventilateur. Tu peux toujours y aller, tu n’arriveras pas à nous arracher de là !

-          Ce n’est pas mon intention, répondit le vent confus, à l’édelweiss qui venait de s’exprimer. Je voulais simplement…

-          C’est ça, c’est ça, on entend le même discours avec les touristes ! Et après, on se retrouve séché entre deux pages pour le reste de sa vie, avant de tomber en poussière ! Fais ton travail pendant les saisons, mais pour le reste du temps, laisse-nous dormir tranquille !

-          Bon, puisque je ne peux pas convaincre les herbes, j’essayerai le sable.

Et il s’envola à tout allure, rejoindre le lointain désert qui s’étendait à perte de vue. Il ouvrit grand la bouche, et n’eut pas le temps de la refermer, avant d’avoir un retour de flamme des plus brûlants :

-          Tu n’es pas bien, ou quoi ? On a déjà un mal de chien à se cramponner à cette terre sèche, craquelée et aride, on lutte au quotidien pour ne pas être emporté ou dévoré ; et toi tu arrives, tu prends des grands airs, et tu décides de nous éliminer tous, d’un bloc ? C’est quoi, cette nouvelle torture ? vociféra une touffe malingre.

-          Pas du tout, pas du tout, je voulais juste…

-          Tu n’as rien à vouloir, ce n’est pas toi le maître du désert.

Plus dépité que jamais, il se dit :

-          Il faut que je cherche là où la nature est plus résistante. J’ai une  idée…

Il survola une grande étendue, où se mêlaient tapis de hautes herbes solidement accrochées et arbustes isolés. Une belle savane bien hospitalière. C’est du moins ce qu’il croyait. Il déchanta vite. Même les animaux se mirent de la partie :

-          Tu ne pourrais pas nous laisser un petit quelque chose ? grommela un fauve, pas de très bonne humeur. Tu as toute la terre pour te servir, va jouer ailleurs !

-          Tant pis pour vous, je remonte vers le nord, vous ne connaîtrez pas mon plan et vous perdez une bonne occasion de vous amuser.

Un feulement menaçant fut la seule réponse.

 -          Ah, voilà un paysage idéal ! Ceux-là n’ont pas beaucoup de compagnie, ils seront heureux de participer. Qu’est-ce que vous en pensez, les gars ? Un peu d’animation ?

En dessous de lui, s’étendait, à perte de vue, une végétation pauvre, clairsemée avec, de-ci de-là, des espaces un peu plus fournis. Cette fois-ci, il n’eut aucune réponse, aucune plainte, c’est bien simple, on l’ignora carrément. Peut-être même qu’on ne le sentait même pas. Il s’acharna quelques instants, puis déclara forfait :

-          Bon décidément, je vais à nouveau devoir changer de coin. Puisque c’est comme ça, demi-tour droite, un coup à gauche, et je me laisse porter. 

Il survola une taïga où, entre les étendues de touffes d’herbe et de lichens, se dressaient plusieurs bouleaux. Il ne s’arrêta pas, mais la silhouette des arbres resta gravée dans sa mémoire, tout au long de son parcours. Une idée germa dans sa tête.

Il remonta toujours plus haut, vers le Nord, et cette fois-ci, demanda avant de faire :

-          Hé, les conifères, ça vous dirait une petite sarabande endiablée ?

-          Nous ne voulons rien de ce qui vient du diable, gronda un if bien collé contre un sapin. Laisse-nous tranquille, nous savons très bien nous amuser tout seuls.

-          Peuh, fit le vent, vexé une fois de plus, de toute façon, je passe entre vos branches sans même les toucher ; vous n’êtes effectivement pas intéressants. Tant pis pour vous ! Bo-réale, bo-réale ! Vilain réale, oui ! 

Et il se sauva pour éviter d’être transpercé par des milliers d’aiguilles qui arrivaient, droit sur lui, en rangs compacts.

                                                (Extrait de "QUAND LES ARBRES MENENT LA DANSE") 

 

                                           ***************************

 

Elle le palpa, le caressa, le pressa un peu, pour s’amuser à le voir reprendre sa forme initiale, tout doucement. On avait utilisé, pour le faire, un reste de laines de toutes les couleurs, harmonieusement disposées en cercle. Elle n’en revenait pas, de la chance de l’avoir vu avant quiconque.

Elle eut toutefois un instant de doutes, de craintes : appartenait-il à quelqu’un qui voudrait sûrement le récupérer ? Quelqu’un de l’école ou même de son groupe… ? Il lui vint même, un moment, le réflexe de le cacher dans son sac, pour qu’on ne le voie pas. Mais les cachoteries et le vol n’étaient pas dans son tempérament, et son éducation l’influençait également. Elle décida donc de le montrer. Si propriétaire il y avait, il se manifesterait aussitôt.

Sa trouvaille provoqua des « oh ! » et des « ah ! » parmi ses amies. Toute à sa joie, elle ne remarqua pas, par contre, que l’une des filles de la classe supérieure la regardait avec une cupidité teintée de méchanceté.

La cloche sonna, le pompon reprit sa place dans le cartable. 

Lorsque vint la récréation de dix heures, des dizaines de jupes virevoltantes s’envolèrent sur le gravier. Il se forma des groupes pour faire des rondes, des jeux d’adresse, une marelle ; plusieurs duos tournaient en rond, bavardant avec animation. Les marronniers commençaient à bourgeonner, l’air sentait bon, le soleil était maintenant plus haut dans le ciel.

Dans un coin de la cour, notre écolière avait sorti de sa poche, la tartine de pain bis avec deux morceaux de sucre, qui constituaient son en-cas habituel. Dans le creux d’une main, elle tenait son pompon précieusement serré contre elle, et le regardait de tous ses yeux, le cœur rempli d’une joie débordante. Jamais elle n’avait eu un tel cadeau, miraculeusement tombé du ciel.

Elle sursauta, quand une ombre s’interposa :

-          Salut ! C’est beau ! C’est ta maman qui l’a fait ?

Une « grande » lui adressait la parole, ce qui la flatta, car c’était assez inhabituel. Elle en bredouilla de confusion :

-          Euh… euh, non... pas maman... je... je l’ai trouvé.

-          Tiens donc. Où ça ?

-          Sur le chemin pour venir… Elle se força à ajouter : ce n’est pas à toi, au moins ? 

L’autre soupesa la question. Répondre oui, c’était risquer d’être démasquée tôt ou tard. Il valait mieux essayer de l’avoir par la ruse :

-          Non. Et dans ta main droite, c’est quoi ?

-          Mais... c’est mon goûter.

-          Un goûter, ça ? Ce truc presque rassis et deux morceaux de sucre ? Tu veux rire ? Tu n’as pas de petit pain comme le mien ? 

Et elle brandit une superbe brioche aux raisins, couleur d’or et d’ambre, parsemée de fruits noirs et luisants, dégoulinante de sucre fondu. Dans les creux où le gâteau s’enroulait sur lui-même en spirale, on voyait émerger un peu de crème pâtissière.

Les yeux de notre petite s’agrandirent, et elle avala péniblement sa salive. L’odeur était alléchante :

-          Nous somme six à la maison ; mes parents ne peuvent pas payer cela à tous les six.

-          Hm… je comprends bien. Quel dommage ! Si tu savais comme c’est bon. Ça ne te fait pas envie ? 

Et elle passait et repassait son gâteau sous le nez de la pauvre, qui en perdait son sang-froid :

-          Si, bien sûr que si. 

Le regard de la vilaine allait de son petit pain à sa victime, de la victime au pompon, de celui-ci au petit pain. Un air sournois apparut sur son visage, mais sa vis-à-vis ne le voyait pas, tant ses yeux exorbités se fixaient sur un seul point. La tentatrice profita de son avantage :

-          Écoute, tu me fais pitié. Il n’y a pas de raison que tu ne manges jamais cette merveille. Je vais te faire une proposition : ton pompon… en échange de ça.

                                                                (Extrait de "SUR LE CHEMIN DE L'ECOLE")

 

                                                ***********************

 

 Il rumina longtemps, si tant est qu’un pingouin puisse ruminer. Et un jour, il prit une décision ferme. Il alla trouver ses parents et leur dit :

- Moi, Glaglakaï, je vais chercher gloire et fortune dans le pays voisin. Je ne reviendrai pas avant de vous avoir débarrassé de vos ennemis. À ce moment-là, j’exigerai de porter un nom qui fera honneur à mes exploits.

Peut-être que notre ami n’était pas très dégourdi, mais avouez qu’il savait bien s’exprimer. Les parents n’en furent pourtant pas très impressionnés. Sa maman lui dit :

- Mon pauvre Glaglakaï, de quel ennemi parle-tu donc ? Nous somme si pacifiques que nous n’en avons aucun !

Une voix sentencieuse les interrompit :

- Tu te trompes, ma chère, il y en a bien un. C’est l’homme. L’homme qui salit et pollue nos belles étendues d’eau, l’homme qui grignote notre terre, l’homme qui vient apporter ici les mauvaises odeurs et les produits toxiques… contre cela, il n’y a pas de lutte possible. Rengaine ton épée et enlève ton armure, Glaglakaï, tu n’es pas de taille… 

Et le chef du groupe, un vieillard vénérable, s’éloigna tristement, les ailes derrière le dos, se dandinant avec beaucoup de difficulté sur la surface inégale.

Glaglakaï s’en alla de son côté, et tant pis pour l’avis des adultes, il irait se mesurer à l’adversaire. Non seulement il obtiendrait l’approbation de tous et sauverait sa terre, mais en plus il se réchaufferait peut-être, car il n’arrivait toujours pas à cesser de claquer des dents.

Il n’avait ni arme, ni bagage, ni même une monture digne de ce nom. Il n’avait pour toute défense que son air vulnérable et pacifique qui lui permit, dans un premier temps, de rentrer en contact avec l’ennemi sans le moindre heurt. 

Les hommes le regardèrent arriver en riant, le montrant du doigt, se moquant de lui et de sa tremblote permanente. Au bout de quelques jours, il faisait tellement partie de leur quotidien, qu’ils ne lui prêtèrent même plus attention. Notre pingouin s’enhardit et s’approcha jusqu’au bord de mer, où les silhouettes grises déversaient un liquide encore plus gris qu’eux. Cela surnageait et laissait de jolis reflets irisés qui dansaient sur les flots, spectacle si gracieux et si agréable à l’œil, qu’il le regarda longuement, enviant les êtres humains et leurs inventions.

Il fut brusquement interrompu dans son rêve éveillé par un cri :

- Au secours, je ne peux plus bouger mes ailes, je vais mourir…

                                                                        (Extrait de "AU PAYS DE  GLAGLAKAÏ")

 

                                                ************************

 

D’un clic confiant, elle ouvrit le message et commença à lire :

 - « Désolé, ma puce, tu as choisi le mauvais week-end, je suis en vacances chez mes parents à l’autre bout de la France ! Je suis sûr que tu trouveras très vite quelqu’un. Bisous ».- Ah… je comptais vraiment sur lui. Mais la journée n’est pas finie, je vais peut-être en recevoir… là, qu’est-ce que je disais, trois qui s’affichent en même temps !

Elle se retourna sur sa chaise et lança à la cantonade :

- Mauvaise langue ! Ça pleut !

Un trottinement se fit entendre, une tête passa par l’entrebâillement de la porte :

- Alors, qui c’est qui t’emmène ?

- Attends, je n’ai pas encore ouvert. Voyons… Karine… elle est déjà partie, bon. Maurice… oh non, il est à l’hôpital avec une jambe cassée… il faudra que j’aille le voir rapidement. Ensuite ? Ah non, pas elle, tout le monde, sauf elle ! J’ai oublié de la rayer. Ça va être le calvaire, elle va passer son temps à gémir sur son sort, poser des questions indiscrètes, dire du mal de ses voisins et se vanter. Pitié, pas elle !

- Il me semble bien que tu n’as pas le choix...

- J’ai toute l’après-midi. Comment je vais faire pour refuser sans la blesser ? Je vais dire que j’ai déjà trouvé quelqu’un.

- Ce n’est pas beau de mentir ! Tu me fais toujours la leçon, mais tu fais pire ! Peut-être qu’elle voudrait bien aller se promener, elle !

- Je ne vais pas promener, c’est du sérieux. Et pour ce qui est de mentir, je ne t’arrive pas à la cheville.

 Le gamin recula prudemment la tête, sentant l’orage gronder et claqua la porte, profondément contrarié. Il cria :

 - Débrouille-toi ! Moi je n’ai besoin de personne, je suis très bien ici, et mes copains habitent à côté.

- Je ne t’ai rien demandé, fut la réponse exaspérée. Quel raseur ! Bien, revenons à nos moutons. Encore deux… Ah zut, ça c’est un rappel, je n’ai pas fait ma déclaration, ouïe, ouïe, ouïe ! Il faut que je me dépêche, j’ai jusqu’à ce soir minuit. Je vais m’occuper de ça, ça laissera à certains le temps de se manifester...

Une demi-heure plus tard, l’écran affichait une liste de dix messages supplémentaires. Un grand sourire s’épanouit sur son visage :

- Aaaaahhhh, enfin je suis prise en considération ! Hop, je clique sur un au hasard. Hm… celui-là, non, pas question de partir avec lui, même s’il est libre. Il va me coller après et il n’a qu’une idée en tête. Allez, c’est comme si je ne l’avais pas vu. C’est un mensonge, mais celui-là est vital !

D’un air sournois, elle appuya sur « supprimer », laissant le suivant prendre la place...

                                                                                   (Extrait de "BOITE DE DECEPTION")

 

                                                  ******************

 

 - Qu’est-ce que tu marmonnes ?

- Je ne marmonne pas, je fais mes prières.

- Ne sois pas insolente !

- Je ne suis pas insolente, je te réponds.

- Si tu continues, tu vas te retrouver au lit plus tôt que prévu.

- Mon lit n’est pas fait. Tu n’as pas changé les draps depuis trois mois, alors je les ai enlevés et mis au sale.

- Tiens, c’est nouveau. Et tu ne peux pas en remettre des neufs ?

- Ben non, d’habitude, c’est ton travail !

- Ce n’est pas mon travail, je le fais parce que personne d’autre ne le fait. Mais puisque tu insistes, je te montre et la prochaine fois tu pourras le faire toute seule...

- Mais…

- Allez, on y va !

- Là, tout de suite ?

- Mais oui, là, tout de suite. 

Et prenant sa fille par la main, elle la poussa plutôt qu’elle ne la guida vers sa chambre et entreprit de lui faire une démonstration dans les règles.

La jeune fille la regardait, en pensant intérieurement :

- Le mois prochain, je lui dirai que je n’ai pas très bien compris, comme ça je gagnerai encore une fois, puisqu’elle sera obligée de me le remontrer. 

Elle déchanta quand la maman ajouta :

- Bon, maintenant que tu as vu, je vais enlever le tout et c’est à ton tour.

 Rageuse, elle dut s’exécuter, mais ne cessa de proférer des grossièretés jusqu’à ce que le papa, exaspéré, passe la tête dans l’encadrement de la porte :

- Qu’est-ce que c’est que ce langage ? D’où tu tiens ces mots orduriers ? Et c’est à ta mère que tu parles ainsi ?

- C’est le langage de tous mes copains et copines.

- Eh bien, je ne vous félicite pas. Jusqu’à nouvel ordre, tu es chez moi, et chez moi on ne parle pas comme ça. Soit tu te tais, soit je vais être obligé de sévir.

- Je suis chez moi aussi… 

Une petite lumière s’alluma dans sa tête et une voix lui chuchota :

- Attention, tu t’engages dans une voie sans issue. Ne sois pas trop impolie, tu sais que la menace de la pension n’est pas très loin…

 Mais ce fut plus fort qu’elle. Incapable de s’arrêter, comme embarquée dans un train à grande vitesse, elle haussa le ton...

                                                                       (Extrait de "COLLISION FRONTALE")

 

                                                        ******************

 

J’allais avoir la paix, on ne me le citerait plus en exemple. Je me trompais lourdement. C’était maintenant dans un autre registre :

- Regarde ton frère, il a profité de la nuit, pour voler les dernières feuilles de l’acacia ! Il n’en reste plus pour personne.

Et puis, trois jours plus tard :

- Ton frère a failli nous faire prendre par un varan. Il a posé le pied dessus par inadvertance et nous n’avons eu que le temps de nous enfuir à toutes jambes. Dorénavant, ne fais pas comme lui, regarde bien où tu mets tes sabots !

Et une semaine après :

- Ton frère est parti avec un ami antilope, d’une tribu différente de la nôtre. Il va falloir que nous te tenions plus serrée, pour ne pas que tu l’imites. Non pas que tu sois particulièrement dégourdie (merci, maman !!), mais on est vite entraîné par les copines.

J’aurais dû être contente, puisqu’on ne me le donnait cette fois-ci pas pour modèle ; mais non, on ne parlait encore que de lui, on ne se référait qu’à lui, on ne pensait qu’à lui. Parfait ou imparfait, il était toujours là en premier.

Voilà pourquoi, aujourd’hui,  j’en ai trop plein la tête, le cœur, l’estomac. Trop, c’est trop. Je me sens toute petite, je me sens nulle.

Quand j’aurai fini d’écrire dans ce journal, tout à l’heure, j’irai faire un petit tour dans les grandes plaines que je vois d’ici. Je suis curieuse et surtout, cela m’éloignera plus vite de ces comparaisons incessantes. Les parents sont malheureux, mais ils en parlent sans arrêt et me rendent folle. Jamais je n’aurai la première place dans leur cœur. À moins que…

À moins que je ne me sauve ? Si je ne suis plus là, il y aura un tel vide, qu’ils feront peut-être attention à moi ?

- Ce n’est pas une bonne idée, siffle alors un python, qui me regarde avec gourmandise… car tu n’irais pas très loin…

- Comment lis-tu dans mon journal ?

- Je ne lis pas, c’est toi qui parle à haute voix.

- Tu ne me fais pas peur. Mes parents m’ont appris la meilleure tactique pour te décourager.

- Hm… ton frère est assez bon à ce jeu : s'immobiliser face à moi, et quand je l’attaque, m’esquiver en un démarrage foudroyant, pour s’immobiliser à nouveau, jusqu’à ce que je n’en puisse plus de fatigue. Mais es-tu plus rapide que lui ?

- Même mes ennemis me comparent à lui ! J’en ai assez, tu comprends, assez !!

Et je détalai par bonds rapides, sautant par-dessus les hautes herbes, courant, pendant des kilomètres. Jusqu’à me retrouver nez à nez avec… mon grand frère, aussi étonné que moi...

                                                       (Extrait de "DIK-DIK ET SON GRAND-FRERE")

 

                                                      **********************

 

Il frappa enfin à une porte. Comme il faisait maintenant sombre, la lueur tremblotante d’un feu de bois se reflétait par les ouvertures, sur les montants des fenêtres. La demeure semblait d’apparence modeste, mais des cris de joie et des chants résonnaient à l’intérieur. Il y avait des enfants, dont on percevait les tonalités aigües et le débit plus rapide. La porte s’ouvrit, une silhouette grande et bien bâtie se profila dans l’encadrement :

- Salut à toi, étranger. Que puis-je faire pour te rendre service ? Es-tu perdu ? As-tu faim ? Soif ?

- Bonjour, Shimon, ne me reconnais-tu pas ?

- Oh, c’est toi ? Viens, entre ! Toi et tes amis sont les bienvenus, tu le sais bien.

- Je n’ai que Jean avec moi aujourd’hui, et il est blessé. Aurais-tu de quoi le soigner ?

- Moi je suis efficace, mais parfois un peu brute. Mais Dieu m’a donné pour épouse un ange de douceur… ton blessé ne peut tomber en de meilleures mains.

- Puis-je te demander également l’hospitalité pour cette nuit ? Nous avons de quoi te payer le repas.

- Il n’en est pas question. Vous êtes mes hôtes. Tu me remercieras en priant pour moi et peut-être, si tu n’es pas trop fatigué, en racontant à mes enfants, ces si belles histoires qui nous apprennent tant de choses et réchauffent les cœurs.

- Uniquement les cœurs bien disposés ! J’accepte volontiers ta proposition.

- Entrez, entrez ! Anna, nous avons des invités, rajoute de la viande dans la soupe !

Le voyageur resta sur le seuil, le temps que Jean arrive à sa hauteur, puis rentra dans l’unique pièce, qui servait à la fois de pièce à vivre, de salle à manger et de dortoir. Dans un coin, un rideau de séparation masquait les paillasses, posées côté à côte, à même le sol.

 Devant l’âtre où mijotait déjà une soupe, on avait disposé deux ou trois bancs. On amena aussitôt un coussin pour le blessé et il fut le centre d’intérêt de toute la famille. L’entaille  n’était pas si profonde, le sang fut vite épanché, le pied lavé, et les soupirs de soulagement alternaient avec les sourires. Ici, cela pouvait vite s’envenimer, la vigilance était de rigueur.

- Voilà, fit la femme, accroupie devant eux, en se relevant péniblement. Le plus important est fait. Mais, mon mari, si j’ai lavé les pieds de celui-ci, il te revient de faire de même avec l’autre.

- Tu as raison, femme, où avais-je la tête ? Vite, se reprit-il, s’adressant au plus âgé des garçons, va me chercher une bassine avec de l’eau et de quoi essuyer…

 Le gamin courut et revint presque aussitôt, très intrigué par cet être humain qui dégageait une telle lumière, et que ses parents semblaient tant prendre en considération. Il ressentait un curieux mélange d’attirance et de crainte. Oh, pas une crainte qui vient de la peur, non, quelque chose comme de l’admiration teintée de respect. 

 En entendant son père appeler l’étranger par son prénom, il comprit. Ainsi c’était là cet homme dont on parlait dans toute la Galilée ? Certains le détestaient et cherchaient à le tuer, d’aucuns le portaient aux nues et le suivaient dans tous ses déplacements. Il n’arrivait pas à se faire une idée exacte du personnage et en était là dans ses réflexions, quand ce dernier posa la main sur son épaule...

                                                                                        (Extrait de "IL")

 

                                              *******************

 

Deux secondes plus tard, il pénétrait en virtuel dans un magnifique manoir écossais, meublé à l’ancienne, éclairé aux candélabres. Il survola la longue table de la salle à manger, les chaises tarabiscotées, les murs tapissés de lambris de bois sombre, les parquets cirés, pour aller se poser près de la grande fenêtre à meneaux, aux rideaux de lourd brocart.

 - Aaahhh, enfin je suis chez moi ! Ici personne ne peut venir me déranger.

Au bout d’un moment, on frappa à la porte de sa chambre :

- Tu viens manger ? C’est prêt.

- Euh… je… je n’ai pas très faim, maman.

- Il faut que tu manges, même un petit peu.

Elle pénétra dans la pièce :

- Un nouveau jeu ? J’aimerais bien que tu passes un peu plus de temps dans le réel.

- Ce n’est pas un jeu, je revois mon cours d’histoire.

Sa voix tremblait un peu, mais elle ne s’en aperçut pas et poussa un soupir de soulagement :

- Ah, tu prends enfin tes études au sérieux ! Où tu en es, dans tes révisions ?

- Ça en fait partie.

Et pour ne pas être questionné davantage, il mit son écran en veille et la suivit dans la cuisine où tous étaient attablés et le regardaient.

Son père l’accueillit avec un large sourire et une gaieté un peu forcée, mais il y avait une pointe d’inquiétude dans sa voix :

- Alors, mon garçon, encore dans tes pays imaginaires ?

- J’améliorais mon histoire, jeta-t-il agressivement.

- Tu parles ! répondit la grande sœur, en lui jetant un coup d’œil style « moi, on ne me la fait pas »... C’est ton nouveau truc du manoir ?

- Laisse-moi tranquille, je ne me mêle pas de tes affaires !

Il dit cela avec une telle hargne, en claquant ses couverts sur la table, que les parents se regardèrent, sourcils froncés :

- Cela ne mérite peut-être pas autant d’agressivité. Mange maintenant, et n’oublie pas de te coucher tôt, tu as cours à huit heures demain. C’est la dernière ligne droite.

 - De toute façon, je passe, j’ai des points d’avance… J’aimerais bien pouvoir me détendre un peu.

- Je trouve que tu te détends pas mal, reprit le papa, sèchement. Tu ne fais rien à la maison, ne participes à aucune tâche, tu n’aides jamais ta mère et tu passes tes journées sur cet engin.

- J’y fais aussi mes devoirs ! cria-t-il, hors de lui. Et je suis fatigué ! Fatigué de l’école, fatigué de ne pas être plus libre, fatigué de vous !!

Les derniers mots sortirent dans le mode suraiguë, et le père se fâcha tout rouge. Dents serrées, yeux étincelants, il montra la porte du doigt :

- Je n’admets pas qu’on me parle sur ce ton. Je ne vois pas comment tu peux être fatigué de l’école, avec les résultats que tu produis ! Je crois plutôt que ce sont ces amusements stupides qui te montent à la tête. Va dans ta chambre et reviens pour nous faire des excuses, une fois que tu seras calmé.

- Tu es jaloux ! Tu ne sais pas y jouer, c’est tout ! Tu perds, et ça ne te plaît pas !

- Sors d’ici !

- Je sors, je sors… Je vais retrouver ceux qui me comprennent mieux que ma propre famille ! Avec eux, je peux échanger, discuter, ils ne m’en veulent pas quand je les massacre, ils ne me disent pas que jouer est « dangereux pour ma santé mentale ». Je VIS quand je joue, je ressens quelque chose, pas comme vous, bande de larves…

Voyant l’adulte esquisser un geste pour se lever, il sortit en trombe et se retourna une dernière fois dans le couloir, où ils ne pouvaient plus le voir :

- Et j’ai aussi décidé d’arrêter le sport ! C’est du temps perdu, avec des gens tristes à mourir ! Au moins, devant mon écran, ça rigole, et c’est moi le héros !

                                                                     (Extrait de " MON MONDE")

 

                                                    **********************

 

- Mais non, se dit-il, tu as tout faux… Elle te pose la question que toi tu voulais lui poser,, et tu lui réponds la première sottise venue. Tu t’en moques, à quoi elle veut jouer, tout ce que tu veux c’est être avec elle. Fais un effort, dis quelque chose d’intelligent, elle commence à s'impatienter.
Effectivement, elle répondit un peu plus sèchement :

- Mais… je ne sais pas ! Allons toujours voir ce qu’il y a de libre dans la salle !

 Et martelant le plancher de ses petits talons, elle traversa la pièce dans une envolée de jupons qui le firent fondre.

- Quelle est belle… pensait-il. Tous les garçons lui font les yeux doux. Peut-être que je ne suis pas assez bien pour elle. Je ne suis pas très grand, pas très dégourdi. Maman m’a appris à marcher, à parler, à lire, à écrire, pas à parler aux princesses… Princesse ? Je pourrais peut-être aller voir dans un livre, comment on parle aux princesses ?

- Tu viens ou je demande à quelqu’un d’autre ?

- Je viens, j’arrive, je suis là ! bafouilla-t-il tout affolé, remettant la lecture à plus tard. Tant pis, il improviserait.

Ils n’avaient pas fait trois pas dans la salle commune du centre de loisirs qui cumulait bibliothèque et jeux, qu’une ombre se profila dans l’embrasure de la porte.

- Oh non, pas lui… gémit notre amoureux. Pas lui… Il a déjà toutes les filles, je ne veux pas qu’il s’en prenne à elle.

Le nouvel arrivant était beaucoup plus grand que la moyenne. Il avait fière allure et devait être un peu plus âgé. Les mauvaises langues disaient que c’était parce qu’il avait redoublé, mais en fait, personne n’en savait rien.

Il s’approcha lentement et écarta le garçon d’un air dédaigneux, sans lui accorder un regard :

- Pousse-toi… Salut, si on faisait une partie ?

Et du doigt, il désigna un jeu de société qui traînait sur une petite table basse entourée de coussins multicolores.

- Non, non, non, s’affola notre jeune ami, pas sur les coussins, pas à côté d’elle, il va la frôler, il va la… non, non, non…

Il s’apprêtait à commettre l’irréparable au péril de sa vie, lorsque sa dulcinée lui sauva la mise :

- Non merci, j’ai déjà quelqu’un.

- Cette mauviette ? J’en vaux trois comme lui. Tu ne vas me dire que c’est ton fiancé ?

Elle rougit et tourna la tête, mais il n’aurait su dire si c’était parce qu’elle était troublée ou en colère. Il n’osait pas opter pour la première solution et s’avança vers elle à tout hasard :

- Si tu veux jouer avec lui, ce n’est pas grave.

Il n’avait pas prononcé les mots qu’il se maudissait déjà. Qu’est-ce qui lui prenait donc ? Était-il devenu fou de proposer ainsi son rival ? Il se serait frappé, tellement il était fâché de sa bêtise monumentale. Bien sûr, elle allait dire oui ; bien sûr, elle allait jouer avec lui… Oh non… Pas lui. N’importe qui, mais pas lui…

- Non, pas lui, répondit une petite voix féminine en écho, et le cœur du maladroit explosa de bonheur.

                                                               (Extrait de "NON, PAS LUI !! ")

 

                                                **********************

 

Il regarda sa feuille d’un air découragé et gémit :

- Maman, j’y arrive pas…

 … avec la désagréable impression d’avoir dit exactement la même chose, ce matin-même, à la maîtresse.

Et toutes les deux de répondre :

- Tu ne peux pas faire un effort et te concentrer un peu ?

- Mais, je suis fatigué, tellement fatigué… j’ai mal aux yeux et à la tête.

- Force-toi ! Plus vite tu t’y mettras, plus vite tu auras fini.

- Je n’ai pas envie, je suis fatigué.

Et, bien entendu, comme à l’école, il se fit rabrouer de plus belle.

Les lettre dansaient devant ses yeux, se posaient n’importe où, changeaient de place. Plus il forçait la vue, plus les choses semblaient se brouiller.

Cela faisait maintenant bientôt deux ans que cette lassitude le prenait et qu’il peinait à déchiffrer le moindre mot. Jusqu’à présent, on lui disait simplement qu’il était lent ou paresseux, mais lui savait bien qu’il ne l’était pas. Pour tout le reste, il se mettait au travail sans rechigner, et ne lâchait pas avant d’avoir fini. LE problème c’était la lecture. Il angoissait tellement qu’il n’en tirait aucun plaisir et se bloquait davantage. Il va sans dire que les réflexions désobligeantes, même si elles étaient dites plus gentiment par maman, le blessaient jusqu’au plus profond de lui-même.

Et ce soir, justement, c’en était de trop. Il voulait bien admettre que l’institutrice avait beaucoup d’élèves et un programme à respecter. Il voulait bien entendre que ses parents travaillaient toute la journée et rentraient fatigués. Est-ce que quelqu’un ne pourrait pas essayer de le comprendre, lui ?

Bien qu’il tentât de les retenir, les larmes se mirent à rouler tout doucement, presque timidement sur ses joues. L’une d’elle tomba sur la page ouverte et fit gondoler le papier. Une autre suivit, puis encore une. Les épaules tressaillirent, la poitrine se souleva et se dégonfla avec un gros soupir malheureux.

- Mais… tu pleures ??

                                                            (Extrait de "PUZZLE SUR LA PAGE") 

 

                                                   *********************

 

Notre lascar était méfiant :

- C’est quoi, votre truc ?

- Rien de bien compliqué. Il s’agit juste de repérer les gens qui partent en vacances, et d’aller leur « emprunter » les choses utiles pour nous, ou revendables. Peu de risques et beaucoup de profit. On a des espions sur place et quand l’affaire n’est pas sûre, on n’y va pas.

- Et les chiens ?

- Neutralisés facilement, mais en général, les gens les emmènent. On ne visite que ceux qui partent, pas ceux qui travaillent, il y a trop de risques de surprises.

- Hmmm, je n’aime pas ça. C’est du vol et c’est puni par la loi, mes parents me l’ont assez répété.

- Tes parents vont t’offrir un nouveau mobile ?

- Ben non, puisque j’en ai déjà un qui fonctionne très bien.

- Mais tu nous parles toujours de ce modèle que tu veux depuis longtemps…

- C’est vrai…

 Et la phrase se termina dans un grand soupir.

Il pesa le pour et le contre, finit par se dire qu’il pouvait bien tenter le coup, et s’arrêter ensuite, si sa conscience le travaillait. Juste une petite fois, pour tester ses compagnons et leur organisation. Ils affirmaient que tout était sûr et entendu, on ne naviguait pas au hasard.

L’autre sentit son hésitation :

- Écoute, si on réussit le prochain casse, je te promets que tu garderas tous les bénéfices. D’habitude on partage, mais là c’est pour te montrer qu’on est sérieux.

- OK, sans problème. C’est un essai, hein ? Si ça ne me convient pas, j’arrête.

Toutes les têtes acquiescèrent, sachant, pour l’avoir expérimenté, qu’une fois que l’on y avait goûté, tâté du danger qui provoquait des montées d’adrénaline, et palpé l’argent au fond de sa poche, on ne pouvait plus s’en passer. Ils dirent donc « oui » à tout et montèrent un plan pour la semaine suivante.

L’opération aboutit au-delà de toute espérance. Les choses se passèrent comme sur des roulettes, la maison semblait prête à les accueillir : pas d’alarme, pas de chien, même pas de voisin curieux. Les fenêtres s’ouvrirent avec facilité, et la moisson fut bonne : des bijoux, de l’argent et quelques appareils électroniques un peu dépassés, mais dont ils pouvaient revendre les pièces.

ls se retrouvèrent, le lendemain du forfait, dans la cour de l’école.

Le portable de notre apprenti voleur carillonnait à tout bout de champ, comme un cocorico vainqueur et le sourire s’élargissait encore plus. Il ne rougit qu’une fois, en balbutiant un :

- Oui, m’man, d’accord, m’man, j’y serai.

Cramoisi, il fourra son engin dans la poche de son jean, en grommelant :

- Pénibles, ces parents ! J’ai une rencontre parents-professeurs, ce soir.

- OK, mon gars. Pas de souci. À demain ? Bon courage.

Furieux du ton ironique de la réponse, il rentra chez lui à pied, ne cessant de sortir et rentrer son téléphone de sa poche, marmonnant des grossièretés envers ses géniteurs qui ternissaient ainsi son image de marque.

Il alla à son rendez-vous, perturba les autres élèves avec ses éclats intempestifs, se fit reprendre devant tout le monde et indigna les adultes par son langage osé. Par pure provocation, il actionna la sonnerie pendant tout l’entretien avec son professeur principal, laissant à peine à sa mère le temps de s’exprimer. Il s’aperçut aussi qu’il y avait sur le bureau, dans la bibliothèque et dans la grande armoire murale, des objets de valeur et surtout la caisse contenant le produit des ventes pour les séjours à l’étranger. Quand il se leva et sortit dans un dernier fracas musical, il avait son plan en tête.

                                              (Extrait de "UNE PETITE MUSIQUE TE NUIT")

 

                                                     ****************

 

Lorsque  la porte de la classe s’ouvrit et que la maîtresse fronça les sourcils de contrariété, tous les élèves comprirent qu’il se passait quelque chose d’inhabituel. Ils se penchèrent tous vers la gauche, pour essayer de deviner qui allait entrer. Les langues allaient bon train.

Elles cessèrent dès que le nouvel arrivant fit un pas dans la salle.

Il était plus grand que la moyenne ; ses cheveux mi-longs, un peu décoiffés auréolaient un visage basané, des yeux très légèrement bridés et des pommettes saillantes.

- Tu as vu, murmura la fille la plus proche du tableau, il a une peau de bête comme gilet ! On se demande d’où il sort !

- Peut-être d’une caverne, pouffa son voisin.

- En tout cas, reprit une autre juste derrière lui, il a un beau pull. Je suis sûr que c’est sa maman qui l’a tricoté.

Le cancre de service, assis à l’arrière, près du radiateur se permit une réflexion à mi-voix :

- Dis-donc, t’as vu les godasses ? C’est pour la montagne, pas pour la cour de récré !

Toute la classe riva ses yeux sur les chaussures du nouvel arrivant, qui rougit jusqu’à la racine des cheveux et baissa la tête.

L’institutrice ne daigna même pas s’en approcher et lui fit un signe bref, lui intimant de s’asseoir dans la rangée de droite, laissant une table vide entre lui et ceux qui étaient devant lui. Il ne dit rien, ramassa à terre un vieux sac de toile usée et, traînant les pieds, se posa où on le lui avait dit. On ne l’entendit pas de toute la matinée.

À la récréation, les critiques se déchaînèrent. On le trouvait sale, bête, idiot, méchant ; on disait qu’il sentait mauvais, on se moquait de ses habits. Personne ne le connaissait, mais tout le monde savait tout de lui.

Sara, petit fille blonde et timide, qui le regardait parfois à la dérobée, vit une larme briller dans ses yeux. Elle en fut bouleversée.

Lorsqu’elle rentra à la maison, le soir, elle attendit le dîner pour parler du nouveau venu, ce qui ne manqua pas de provoquer d’autres commentaires.

- Fréquente pas ça, claironna le frère aîné. C’est voleur comme pas deux. Ce sont des étrangers, ils n’ont qu’à rester chez eux.

- Ne sois pas si catégorique, tempéra le père. Tous ne sont pas pareils… mais bon, c’est vrai, il vaut peut-être mieux que tu ne le côtoies pas de trop près, on ne sait jamais.

- Mais papa, il est très gentil ! Quand mes affaires sont tombées, il m’a aidé à les ramasser et il m’a souri… Il a un très beau sourire.

- Oh, attention, hein ? sursauta la maman… ne va pas commencer à t’amouracher d’un gamin comme ça. De toute façon, c’est comme les marins, ça vous joue les grands seigneurs et puis ça disparaît pour ne plus revenir…

- Laisse, maman, ce n’est pas de son âge, tout ça, reprit le mari. Tout ce qu’on veut te faire comprendre, ma petite, c’est qu’il vaut mieux l’éviter, c’est tout.

- Mais si tout le monde l’évite, il sera seul.

- Ce n’est pas notre problème. Et puis ne discute pas tant, mange !

                                                                       (Extrait de "ZABALOU")

 

 

                                                                  °°°°°°°°°°°°°°°

 

Politesse pour politesse, notre cigogne invita Arnold à déguster les spécialités de son pays. Spécialités qu’elle-même ne mangeait pas, mais qu’elle tenait à tout prix à partager avec ce touriste hors du commun. Elle l’entraîna dans l’arrière-cour d’un restaurant qu’elle connaissait bien et le laissa se servir parmi les restes d’assiettes trop copieusement garnies. Celles des habitants du pays étaient vides, bien sûr, à la mesure de leur appétit ; celles des touristes laissaient largement de quoi satisfaire la curiosité du goéland.

Croyez-le, ne croyez pas, le coquin y prit goût. Comme je vous le dis ! Il mastiqua quelques bouchées de choucroute, engloutit avec délice quelques rondelle de cervelas et, après un mouvement de recul involontaire, se fit tout à fait au Munster très prononcé, qu’il qualifia de meilleur fromage du monde.

Mais hélas, tout a une fin, et leur merveilleuse entente se trouva brisée le jour du départ. La cigogne regagna son nid, très triste, se promettant de faire un jour un détour par l’ouest, lors d’un de ses périples, espérant profiter de courants chauds pour se maintenir plus longtemps en vol.

Il avait tout de même appris quelques mots d’alsacien, et l’appela tendrement « Schatzala » en lui rapportant le dernier soir, deux grenouilles et un petit lézard en guise de cadeau d’adieu.

Il revint dans son Morlaix natal, mais connut la déprime de sa vie. Tous les soirs, il s’endormait en souriant, rêvant de sa belle. Et tous les matins, il se réveillait triste à mourir, parce qu’il était seul et que les toits de tuiles lui manquaient. Un jour elle passerait par-là, elle avait promis et un alsacien tient toujours ses promesses. Mais quand ? Tiendrait-il jusque-là sans dépérir ? Il n’avait déjà plus d’appétit et maigrissait à vue d’œil.

Il l’attendait sur sa cheminée favorite, près d’un ensemble de trois immeubles où les locataires étaient plutôt généreux. Ils jetaient beaucoup de leurs restes par la fenêtre et il n’avait qu’à s’élancer dans un grand vol plané pour attraper, au vol ou à terre, ce qu’il trouvait de comestible. Une seule fois, il avait eu une mauvaise surprise, un enfant ayant eu la curieuse idée de lui jeter de la pâte à modeler… Il n’avait pas beaucoup aimé et s’était promis de se précipiter moins vite la prochaine fois.

Ce jour-là, mélancolique, il se dandinait dans le gazon, à la recherche de quelque chose de léger, quand tout à coup, il redressa le cou. Il renifla une fois, deux fois…

- Ma parole, je deviens fou, se dit-il, je sens une odeur de choucroute !

Il s’approcha d’une porte-fenêtre, plus près, plus près, et coula un œil à l’intérieur de l’appartement du rez de chaussée, où une nouvelle famille venait d’aménager. L’odeur se fit plus forte, une odeur de fermenté agrémentée d’une légère senteur de clou de girofle qu’il aurait reconnue entre mille. Il pouvait même dire, à vue de nez, que la choucroute était bien braisée, accompagnée de pommes de terre et de véritables saucisses d’Alsace.

Il sauta de joie, claqua du bec, fit tout ce qu’il put pour imiter la cigogne, et son stratagème réussit, car la maîtresse de maison vint se montrer au balcon :

- Qu’est-ce que tu veux, toi ? Tu as faim ? Mais je ne peux rien te donner, mon pauvre, je n’ai que de la choucroute. Les goélands ne mangent pas ça.

Arnold hocha la tête vigoureusement plusieurs fois de suite, de haut en bas, comme pour dire :

- Si, si, moi j’en mange.

Elle le regarda, perplexe, haussa les épaules et regagna sa cuisine. Il crut avoir tout perdu. Mais elle revint et il devint fou de joie : dans sa main, elle tenait quelques lambeaux de chou odorant qu’elle lança sur l’herbe. Il s’approcha en hâte, moitié courant, moitié volant et engloutit avec bonheur cette manne inattendue.

La maman riait aux éclats :

- Attend mon gros, si tu aimes ça, j’en ai encore. Tu veux du cervelas avec ?

                                                                  (Extrait de " ARNOLD LE GOELAND")

 

                                                     °°°°°°°°°°°°°°°°°

 

Le chauffe-eau qui, jusqu’à présent, attendait patiemment que ça se passe, commença à s’impatienter. Elle avait court-circuité son mécanisme en déclenchant tout en même temps, et il ne s’y retrouvait plus. Il essayait vainement de reprendre les choses dans l’ordre et de calmer ses mémoires paniquées. Si seulement elle pouvait se taire deux minutes, il pourrait peut-être se concentrer un peu.-

- On recommence, marmonna-t-il. L’eau froide de ce côté… on reprend là-bas, le tuyau d’évacuation… donc il faut que je fasse passer l’eau froide par-là, pour qu’elle ressorte ici, et ensuite je pourrai reprendre le processus normal, si…

- Allez, j’y vais ! fit la voix féminine. Elle retint sa respiration et appuya.

Bloqué net dans son élan, notre ami émit un hoquet de surprise, stoppant un quart de seconde l’arrivée d’eau. Se remettant brusquement en route dans un frémissement prometteur, il éructa violemment, ébranlant toute la partie métallique qui en vibra.

- J’ai réussi, j’ai réussi ! fit-elle en battant des mains, heureuse d’entendre le ronronnement familier.

L’eau passait dans les tuyaux, cela s’entendait… Cela s’entendait même un peu fort d’ailleurs… Quel était ce bruit dans la salle à manger ?

Elle courut dans la pièce, tendant l’oreille. Le son s’intensifiait, quelque chose comme un ronflement qui provenait du coin près de la fenêtre, là où se trouvait le radiateur. Elle s’y précipita, tâta ce dernier et poussa un cri :

- Aïe ! Mais il est bouillant ! Je ne veux pas de chauffage, il fait 20° !! Je veux juste de l’eau chaude. Je ferme.

Mais elle eut beau couper, le radiateur n’en continuait pas moins à écumer.

- Plus qu’une solution, s’exclama-t-elle avec de l’affolement dans la voix. J’arrête tout.

Elle bondit dans la cuisine, et appuya sur « stop ». Il y eut un énorme gargouillis de protestation et plusieurs lumières se mirent à clignoter à nouveau.

- Je ne comprends pas : j’ai positionné ce truc sur « eau chaude seule » et j’ai du chauffage. C’est peut-être le thermostat d’ambiance qui ne va pas ?

Retournant dans le couloir, elle se posta devant le boîtier, tentant vainement de comprendre. Cette fois, elle ne toucha à rien, de peur de provoquer une nouvelle catastrophe qui transformerait sa maison entière en sauna.

- Bon, il s’est peut-être mal enclenché, tout simplement, il a dû vouloir se remettre en route tout seul et je l’ai perturbé. On ne s’énerve pas, je reprends à la case départ. « Reset ». Hop, c’est parti !

Le chauffe-eau se rebella :

- Ah non, pas dix fois par jour… vous allez m’esquinter… ça me... hoc... contrarie... hic… fort et, quand je… hic... suis énervé, je… hoc... attrape le hoquet !

- Ouh là, c’est quoi ces soubresauts ?

- Le hoq… hic… et… j’ai le hic… hoquet !

                                                       (Extrait de "CHAUFFE-EAU A LE HOQUET")

 

                                                          °°°°°°°°°°°°°°°

 

Dans la vallée des coquelicots, il y a à manger à profusion.

Les épis se balancent au vent, les fruits mûrs tombent des arbres, les cageots se remplissent, les étagères croulent sous le poids des récoltes.

Elle est dominée par une haute montagne couverte de fleurs. Des tas de petits sentiers faciles à grimper mènent au sommet, où l’on peut découvrir une vue à vous couper le souffle. Le vent n’y est pas trop froid, le soleil n’y est pas insupportable, la brise rafraîchit et fait voler doucement les cheveux.

À tous les coins de rues, des groupes s’arrêtent, se saluent, se racontent. Dans l’herbe haute, tout à côté, traînent des sacs et des paniers que personne ne songe à voler. Les abeilles s’y invitent parfois, quand ils contiennent quelques fruits. Mais elles cèdent fort poliment la place quand le propriétaire reprend son bien. S’acharner, insister, imposer n’a aucune valeur, il y a abondance de tout…

Dans la vallée des coquelicots, tout le monde a un logis.

Les maisons sont disséminées un peu partout, selon les goûts des habitants. Maisons de pierre, de bois, de terre, de papier, si le cœur vous en dit. Mais oui, de papier, car il n’existe plus ni tempête destructrice, ni déluge, ni tremblement de terre. Si un volcan un peu capricieux fait surgir du sol un mont, ou de la mer une île nouvelle, c’est sans faire de dégâts autour. Plus d’explosions de colère incontrôlable, mais un fabuleux réservoir de terres fertiles et malléables.

Les habits sont faits de fibres végétales colorées et tissées, de laine de mouton tricotée à la veillée, les bijoux de fleurs ou de feuilles, de plumes d’oiseaux tombées des nids. On y ajoute un petit gland, une vrille de liseron, un brin de mimosa.

Les enfants fabriquent des cerceaux avec des branches de saule, des arcs qui ne servent qu’à jouer, et construisent dans leur jardin des cabanes de bois flotté ou tombé, et des huttes de branchages.

Dans la vallée des coquelicots, on ne s’ennuie jamais.

On y aime les livres, les jeux d’adresse, les jeux de réflexion, juste pour le plaisir. On aime y bouger, sauter, courir sans essayer de battre de record ou gagner des médailles.

La mer soupire avec tendresse en berçant des bateaux de bois, la montagne rit sous le chatouillis des torrents qui dévalent ses pentes verdoyantes. La terre se repose entre deux labours et fait rebondir le pas léger des promeneurs. Les oiseaux chantent à tue-tête, les papillons se relayent de calice en calice. Les chevreaux jouent avec les oursons, les serpents ne mordent pas, les lions se roulent dans le sable avec les petits garçons.

Les méchants ? Mais il n’y a pas de méchants ! Ils ont disparu corps et bien, à tout jamais. On ne croise plus de tête ployant sous le chagrin, de visage inondé de larmes. Pas un cortège funèbre et pas de lamentation.

                                        (Extrait de "DANS LA VALLEE DES COQUELICOTS")

 

                                                    °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

- J’ai du mal à me concentrer ce matin, je ne fais que des erreurs… Ah zut, encore perdu. Bon tant pis, j’en fais un autre, j’ai largement le temps.

Il leva la tête pour s’apercevoir qu’on en était à l’arrêt où il devait descendre. Bousculant tout le monde, il sortit in extremis et se rua vers le bâtiment des sciences. Un surveillant voulut l’arrêter au passage et lui intimer l’ordre de ne pas courir dans les couloirs, mais il l’ignora et fonça de plus belle.

- Si je me dépêche, j’aurais encore le temps de gagner la partie avant l’interro.

Quand le professeur entra dans la salle de classe, il se surprit à lui lancer un regard haineux parce que le jeu n’était pas terminé. Mais il n’osa pas protester quand l’adulte demanda de fermer tous les portables et de prendre une feuille et un stylo. Il dicta les questions et commença à arpenter les allées, pendant que les élèves se penchaient sur leurs copies.

- Un stylo, du papier, c’est nul ! grommelait notre élève récalcitrant. Il faut faire tellement d’effort pour écrire. Mon logiciel compose les mots pour moi et je peux faire deux fois plus de lignes avec. C’est fatiguant d’écrire à la main, ça donne des crampes.

Il n’avait pas fini sa phrase, qu’il émit un couinement de douleur. Son poignet le lançait. Il força ses doigts sur le stylo, ce qui fit irradier la douleur jusque dans l’épaule. Il se déplaça légèrement sur sa chaise, remua des pieds, des mains, se massa le bras. Il se trouvait mal assis, pas à la bonne hauteur. Les lignes dansaient et se chevauchaient, les questions n’avaient aucun sens. La migraine revint quand il essaya de forcer son attention pour comprendre l’énoncé.

- « Imaginez que vous êtes… ». Quel énoncé débile ! C’est pas des maths, c’est de la philo… Je ne sais pas imaginer. Moi c’est du direct et du concret, c’est fatiguant d’imaginer. C’est tellement plus simple quand on nous le donne tout cuit !

Le professeur passa côté de lui et se pencha sur sa feuille :

- Il faudra écrire mieux que ça, sinon j’enlève des points pour le déchiffrage.

- Peux pas, j’ai trop mal au poignet.

- Tu es blessé ?

- Non, j’ai mal, c’est tout.

- Tu es peut-être trop crispé. Vas-y plus lentement. Tu as encore une demi-heure.

Il s’affola, stressa davantage et le mal de tête empira, accompagné de picotements dans les yeux. Il termina sa copie presque à l’aveugle et se précipita à l’infirmerie pour demander un cachet antidouleur. L’infirmière le lui procura, l’examina, mais ne trouva rien d’anormal.

- Le stress, peut-être ? Tu fais beaucoup d’écran ?

- Non, affirma-t-il en rougissant.

- Combien par jour ?

- Oh, très peu… -  Seulement 10 à 12 heures, murmura-t-il entre ses dents, mais ça ne te regarde pas. Je sais ce que tu vas me dire, mais moi j’aime ça et je continuerai.

Il rentra chez lui le soir, nauséeux et fatigué, et pour une fois se coucha sans jouer, car la migraine était vraiment tenace.

                                                                 (Extrait de "DERRIERE L'ECRAN")

 

                                      °°°°°°°°°°°°°°°°°

 

Elle ne bougea pas de son coin de paille pendant 24 heures.

- Ah, c’est bien, ma poulette, tu t’es enfin décidée à pondre, fit une voix féminine en la bousculant quelque peu. Montre voir si tes œufs sont vraiment tels qu’on le dit… Ah non… pas d’œuf. Mais tu couves quoi, alors ? Un rhume ?

Elle revint le lendemain. Même manège. L’éleveuse se gratta la tête :

- Pourquoi tu ne ponds pas ? Pas assez à manger ? À boire ? De vitamines ? Trop de soleil ? À moins que… ce ne soit ce nouveau chef qui te contrarie ?

Et elle sortit en éclatant d’un rire tonitruant qui fit se dresser les plumes sur la tête de notre pauvre victime. Du moins se considérait-elle ainsi.

Dans le fond, pourtant, ce n’était pas si désagréable de ne rien faire… elle donnait l’impression d’être très occupée et le temps passait tranquillement, tandis qu’on lui ramenait à manger sans qu’elle ait besoin de fournir le moindre effort. Le seul inconvénient était que sa visiteuse quotidienne la bousculait à chaque fois, pour voir si quelque chose de rond et de coloré se trouvait sous ses pattes, et qu’elle avait pris l’habitude très blessante de s’adresser à elle en l’appelant :

- Alors fainéante, tu as pondu ?

- Alors fainéante, c’est pour aujourd’hui ?

- Alors fainéante, ces œufs bleus, ça vient ?

- Alors fainéante, tu te bouges ?

Et la dernière phrase assassine :

- Si tu ne ponds pas, il va falloir passer à la casserole, ma fainéante. 

Fainéante en garda son nom. Nom qui fit le tour de la basse-cour et parvint aux oreilles du coq, qui se moquait d’elle ouvertement. C’était la seule poule qui ne béait pas d’admiration devant lui, et il était bien aise de la voir ainsi la risée de tous, hommes et animaux confondus.

Fainéante bouda de plus belle. On la priva de nourriture. Elle consentit alors à bouger deux minutes pour picorer, puis revenir à sa place.

La maîtresse de maison ne décolérait pas :

- Mais qui m’a fichu une empotée pareille ! Elle me coûte des sous et il n’y a rien à en tirer. On m’a pourtant assuré qu’elles sont bonnes pondeuses et… Oooooh… mais j’ai peut-être une idée.

Un matin, elle arriva, tenant précautionneusement dans sa main trois œufs d’une teinte tout à fait normale, affichant une mine rusée qui inquiéta notre Fainéante par-dessus tout.

- Tu ne veux pas pondre ? Eh bien, tu me serviras de maman pour ceux-ci qui n’en n’ont plus. Allez, zou !

Sans ménagement, elle souleva la poule d’une main, glissa les trois œufs dans la paille et remit l’animal dessus. Celui-ci essaya bien de se débattre, mais reçut une petite tape sur le bec, qui l’obligea à revenir à de meilleures dispositions.

Elle eut toute la journée pour méditer. Gênée par ces objets qui ne faisaient pas partie d’elle et qui n’étaient même pas issus d’elle, elle ne cessait de remuer, gigoter, bouger, battre des ailes, se repositionner. Elle aurait bien voulu éjecter ces corps étrangers d’un coup de patte ou de bec vigoureux, mais elle craignait les représailles.

Le coq vint la narguer à la porte du poulailler :

- Alors, ma petite Fainéante, on couve ? C’est bien, pour une fois tu travailles à temps plein, ça doit te changer, d’après ce qu’on m’a raconté sur toi.

                                    (Extrait de "FAINEANTE LA POULE AUX OEUFS BLEUS")

 

                                           °°°°°°°°°°°°°°°°°

 

On m’emmène vers Bismarck. Le paysage défile sous mes yeux incrédules et ravis : vert de l’herbe, or des fleurs, azur du ciel et ocre-brique-rose poudré de ces curieux monticules de rocher que l’on croirait griffés par la patte monstrueuse d’un ours en colère. Le Missouri, imperturbable, continue de rouler ses flots bouillonnants parallèlement à la grande route.

Le contraste est à nouveau saisissant : devant le comptoir Sioux mandans croulant sous des merveilles faites main, sont garées les Buick, Chevrolet, Mercury, Ford, aux largeurs et au luxe parfois démesurés. Dans les rues, trois voitures peuvent circuler de front sans se gêner. Le Musée du Capitole se signale par son gardien de fer : un bison massif.

Mais le véritable trésor ne m’est offert que le soir, par le biais de la maman de mon hôte. Grand-mère adorable, conteuse née, mère attentive, elle charme tout le monde. Elle m’emmène, comme si j’étais de la famille, à Little Eagle, petit hameau aux maisons de bois de couleurs vives - framboise, bleu électrique, vert gazon, mandarine - au milieu d’étendues herbeuses où se glisse parfois un serpent à sonnette. Au centre, une vieille cabane en bois fait office à la fois de comptoir d’épicerie (à gauche) et de bureau de poste (à droite). Nous retrouvons les tantes, penchées sur un ouvrage de quilting. Au-dessus d’elles, un portrait de leur ancêtre Sitting Bull et, plus proche dans la lignée, One Bull. La ressemblance est frappante. Les souvenirs d’enfance s’égrènent en Lakota, immédiatement traduits en anglais à mon intention.

Et si nous les quittons à regret, c’est pour assister à mon premier Pow-wow de nuit. Canonball : chatoiement des couleurs sous le feu des projecteurs, délicat friselis des petites clochettes des costumes, douceur des motifs de perle que l’on a envie de caresser, martèlement des mocassins sur la terre battue… Je m’approche des drums. Autour d’un tambour unique, ils sont cinq, six, sept, à frapper en cadence, accélérant et ralentissant sur une mélodie lancinante modulée par leurs voix à l’unisson. Un groupe après l’autre entonne son chant, et la féérie s’achève au milieu de la nuit, avec un retour sous un ciel d’orage jaune et cendré, à nul autre pareil. Le tambour continue de résonner à mes oreilles, au rythme des tours de roues sur l’asphalte.

Le lendemain, Green Grass... Que dire de Green Grass sur la réserve de Cheyenne River ? Endroit de verdure, d’immensités, de nuages sans fin. Sérénité et harmonie totale qui me font trembler de joie. Quelques chevaux en liberté, un gamin qui se jette dans mes bras pour un câlin, me bouleversent. Au centre, un corral, cercle fait de branches entrelacées et de troncs de cotonwood. C’est là que se fera le « give away », fête du don, où chacun prend ce qui lui fait envie, mais aussi le « lever de deuil » pour bon nombre d’invités, notamment ceux qui ont participé à la chevauchée du mémorial de Big Foot à Wounded Knee. On me présente au gardien de la pipe, on plaisante de ma condition de « wasiçu » (homme blanc - prononcer ouachitchou), seule parmi eux, mais parfaitement intégrée. Et je ris avec tous. Tir à la corde, course à pieds, épreuves à cheval et cérémonies.

Dès les premières minutes, les lourdes nuées se sont dissipées pour faire place à un soleil resplendissant. Je goûte, pour la première fois de ma vie, à la viande de bison. Sur le chemin du retour, dans le sifflement du vent contre les vitres de la voiture, j’entends encore et toujours le martèlement régulier des drums et des chants.

                   (Extrait de "HISTOIRE ORDINAIRE D'UN VOYAGE EXTRAORDINAIRE")

 

                                  °°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

Le lendemain, elle appela son neveu - pas toujours les mêmes, on a l’air moins bête - pour trouver le fameux caractère manquant. La réponse la fit bondir :

- Quoi ? Appuyer sur trois touches à la fois ? Mais je n’y arriverai pas, je n’ai pas tes doigts de fée, mon Loulou. J’ai déjà du mal à appuyer sur une seule ! Tu ne pourrais pas me le caler, ce site ? (waouh, je parle comme les jeunes !) D’accord, d’accord, et une place de ciné en plus, si tu réussis. Merci mon grand.

Le surlendemain, elle naviguait enfin à tout-va entre les péplums, films d’aventures, documentaires, odyssées romanesques, dessins animés et autres…

- Maintenant je m’attaque à la recherche des actualités. Tant qu’à faire à être à la page en électronique, autant en savoir assez sur le monde qui nous entoure. Par quoi commencer ? Il nous a parlé d’un moteur de recherche. Je ne savais pas qu’il y avait un moteur sur cette tablette, je me demande où il est. Cela attendra le prochain cours.

La question fit tellement rire le formateur, que Josette en devint cramoisie de honte. Il s’excusa platement, mais ne pouvait s’empêcher de pincer les lèvres, chaque fois qu’il y repensait. Il parvint toutefois, au bout de longues minutes, à garder suffisamment de sérieux pour lui expliquer en quoi consistait ce fameux moteur et comment s’en servir.

- Ah, mais oui ! J’ai déjà vu ça quelque part ! Je cherchais le site de ma banque et je suis tombée sur un truc de recherche comme ça, qui m’a dit : « Rentrez vos données et on va vous mettre en relation avec votre banque »

- Vous l’avez fait ? s’exclama d’une voix angoissée, son professeur soudain livide.

- Mais oui, pourquoi pas ? Et je sais mon code secret par cœur. Pas mal, hein, pour une petite vieille qui n’y connaît rien !

- Faites tout de suite opposition, malheureuse ! Ou on va vous vider votre compte !

- Qu’est-ce que vous me racontez ? Pourquoi ma banque viderait-elle mon compte ?

- Vous ne comprenez donc pas ? Ce n’était pas votre banque ! Ils ont récupéré vos données pour prélever de l’argent ! C’est une arnaque !

Josette devint toute pâle et manqua s’évanouir. Ils se précipitèrent tous les deux sur le téléphone et la pauvre apprit que quelques montants débités avaient déjà allégé son solde.

                                                         (Extrait de "JOSETTE ET SA TABLETTE")

 

                                   °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

Il descendit tout guilleret de son véhicule et sortit de son coffre un chariot, où il empila ses cartons. Puis se redressa, mains dans le bas du dos, pour s’étirer :

- Aaaahhh… ça fait du bien de se retrouver chez soi…

Faisant un large détour, il salua en passant tous les commerçants qu’il connaissait, jetant un coup d’œil timide sur les nouveaux. On verrait ça plus tard… d’abord retrouver ses marques.

L’emplacement était bien libre, comme le placier le lui avait promis. Il dressa ses tréteaux, posa une nappe sur l’ensemble et commença à ouvrir les cartons. Il inspecta à nouveau le ciel.

- Ça va se lever, clama une voix de stentor, le faisant sursauter et lâcher une boîte de stylos qui s’éparpillèrent au sol.

- Le soleil finit toujours par se lever à Guerlesquin, grommela-t-il contrarié. Ce n’est pas une raison pour envoyer valser mes meilleurs articles.

- Râle pas, je vais t’aider, claironna le vendeur de friandises qui tenait le haut de la rue. Y a un petit vent, quand même ! Tes pages vont se tourner toutes seules, les clients n’auront pas même pas besoin de feuilleter !!

Ravi de sa plaisanterie, il ramassa le tout et s’éloigna, laissant notre ami songeur :

- Le soleil se lève sur Guerlesquin… hm… ça ferait un joli titre de roman… je vais noter ça pour ce soir.

La tête bouillonnante de mots, car notre ami était non seulement vendeur, mais également poète et romancier à ses heures, il accéléra son déballage. Le premier rayon venait de le frapper - oh très gentiment - au visage.

Il s’assit, enfin satisfait, sur son pliant et détailla les vieilles pierres du Présidial qui lui faisaient face, la fontaine Ste Barbe, le long rectangle de terre battue, piétiné par des milliers de touristes, danseurs, joueurs de boules qui l’avaient investi depuis des décennies.

- Ça va manquer d’eau, fit le fleuriste qui déambulait dans la rue, bras croisés et nez fureteur…

- Tu as toujours le Squiriou, si tu veux faire trempette. À moins que tu n’ailles jusqu’au Gic pour y plonger tes potées.

                                  ( Extrait de "LE SOLEIL SE LEVE A GUERLESQUIN")

 

 

                                        °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

- Oui !

- Il fréquente ! Tous les jours, il va la voir ! Y a des témoins.

Ce mot « fréquente », corné à ses oreilles d’une vilaine voix triomphante, l’avait paralysée. Ne voulant pas donner prise à la soi-disant amie, elle avait pris sur elle, haussé les épaules :

- Et alors ? Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? Tant mieux pour lui.

- Mais, avait insisté l’autre, déstabilisée, je croyais que tu l’aimais bien.

- Ben oui… et quand on aime bien quelqu’un, on souhaite son bonheur, non ?

Son interlocutrice était partie dépitée. Mais derrière elle, il ne restait qu’une loque. C’est à ce moment-là, que quelque chose avait fait « Poc » dans son cœur. Petite détonation interne qui l’avait laissée sans voix, sans mouvement, incapable de penser, comme l’ampoule qui restait bêtement dans son socle alors qu’elle ne fonctionnait plus.

Elle était rentrée chez elle telle une automate, incapable de pleurer, de se révolter. « Poc »… une petite mort de la mécanique. Toute sa vie s’était effondrée en quelques secondes. Et le lendemain matin, ce n’était guère mieux :

- Je ne peux pas rester dans cet état. J’ai besoin de quelqu’un pour réparer… au moins la lumière. Le reste, je crois que c’est irréparable.

Elle appela d’une voix atone un neveu électricien qui démonta le lustre, le remonta, changea un fusible, fit quelques essais et hocha la tête d’un air dubitatif :

- Il faut changer le fil. En attendant, je vais t’accrocher ça directement là-haut, tu verras clair au moins aujourd’hui et demain. Je repasserai mercredi.

Il grimpa sur un escabeau et deux minutes plus tard, le plafonnier brillait à nouveau… Mais toujours pas en elle. Elle le remercia néanmoins chaleureusement, éteignit car il faisait encore grand jour et le raccompagna jusqu’en bas.  

Quand elle remonta, elle traversa le couloir et, passant devant la chambre d’amis, s’aperçut que, suite aux différentes manipulations effectuées, elle avait oublié d’éteindre dans cette pièce. « Clic », fit le petit interrupteur docile.

Le soir venu, ne parvenant plus à distinguer ce qu’elle faisait, elle appuya sur le commutateur du salon. Rien ne se produisit. Stupéfaite, elle fit une deuxième tentative, puis une troisième. « Clic, clac, clic, clac ». Rien… Énervée, elle retourna dans la chambre d’amis, alluma. Rien. Tout était redevenu noir, à l’image de l’intérieur d’elle-même, où le chagrin prenait toute la place, accentué par les contrariétés qui semblaient la poursuivre.

- C’est ainsi, se dit-elle, ça marche et puis ça casse. On répare, on pense que ça va tenir… et puis ça ne tient pas, c’est toujours le noir. Noir dedans, noir dehors. Je souffre d’une peine d’électricité.

                                                                   (Extrait de PANNE DE COEUR")

 

 

                                         °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

Ils roulèrent un moment à grande vitesse, avant de ralentir à l’entrée d’une agglomération.

- Patrouille de Terrebonne, me recevez-vous ?

- Bien reçu. Qu’est-ce qui se passe, Max ?

- On me signale un fou furieux à la sortie Est de la ville ; ça ne serait pas votre éléphant avec son tank, par hasard ?

- On y va !

Ils continuèrent un moment en silence, puis l’un d’eux s’écria :

- Là-bas ! La station ! Il n’y en a qu’une dans le coin, il a forcément dû s’y arrêter.

Ils ralentirent juste à temps pour voir un grand engin au côté droit affaissé, démarrer et prendre la direction des collines.

- Accélère, accélère, c’est lui ! Je suis sûr que c’est lui ! Il est parti dès qu’il nous a vus. Ce genre de coco, ça a l’œil, même pour repérer les banalisés.

La course-poursuite dura un long moment et la Police ne semblait pas gagner du terrain. L’autre filait, zigzaguant parfois comme s’il avait bu ou s’il essayait de faire autre chose en conduisant.

- Patrouille de Terrebonne, me recevez-vous ?

- Ou... ou… oui… on essaye… ça… ça secoue ici…

- Vous l’avez repéré ?

- Il est devant nous. C’est un pick-up…  équipé comme nous d’un chasse-buffle… Marque à retenir, c’est plus costaud que notre matériel !

- Besoin de renfort ?

- Non, il est seul, ça ira. Il n’a pas l’air de trop connaître la région, il se dirige vers les carrières, c’est souvent des culs-de-sac. On va bien finir par le coincer. 

- Je reste à l’écoute, au cas où…

 

                     (Extrait de "PATROUILLE DE TERREBONNE, ME RECEVEZ-VOUS ? ")

 

                                          

                                          °°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

- Calcul en cours… Calcul en cours… Faites immédiatement demi-tour.

- Pas question, marmonna son interlocutrice, les dents serrées. 

Elle eut gain de cause, car la machine reprit d’une voix normale :

- Allez tout droit sur 15 km. Puis, après le deuxième rond-point, tournez à gauche.

- Elle a enfin compris où je voulais aller.

- Tu vas être épuisée de conduire toute la nuit, tu ne veux pas qu’on s’arrête ?

- Non, non, t’inquiète ! J’ai fait bien pire que ça, je tiens parfaitement le coup.

Il y eut un long silence qui dura plusieurs minutes. La voiture ronronnait, le GPS semblait faire de même, on lui obéissait enfin. Elles s’engagèrent comme indiqué :

- Oh là, mais c’est une autoroute, et c’est payant ! C’est pas prévu ça !!

- Ça ne fait rien, ça ne fait rien, je prends en charge, répliqua son amie, lasse d’avance à l’idée de ressortir par une hypothétique bretelle et de réentendre « Calcul en cours ».

- Bon, comme tu voudras.

Deux heures plus tard, le robot sortit de sa torpeur :

- Prendre la prochaine sortie, attention, prochaine sortie…

- Paris ? Ah non, je ne veux pas passer par Paris, pas question !

- Prendre la prochaine sortie, attention, je répète, prendre la prochaine sortie. Sortez ici !

- Non mais, quelle impolie ! Je sors si je veux ! Et puis d’abord, je ne veux pas.

- Calcul en cours… Calcul en cours.

Sur le petit écran, le serpent de couleur défilait, interminable, détaillant parfois des sorties qui apparemment n’existaient pas dans le paysage réel.

                                                (Extrait de "ROND-POINT KALKULENCOUR")

 

 

                                             °°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

Elle tourna son visage ridé et souriant vers sa visiteuse, laissant retomber le rideau qui ondula gracieusement pendant quelques secondes, avant de se figer devant la vitre embuée.

- Tu as toujours aimé les fleurs ?

- Toujours. Et mon cœur s’est gonflé de joie à les détailler de près : rose joufflue, iris orgueilleux, orchidée exotique, coquelicot gracieux, myosotis timide ou simple pissenlit des jardins… et tant d’autres qu’on ne saurait les nommer. Quelle douceur, quel éclat… Quelle imagination pour créer tout cela avec tant de nuances, de subtilité, de beauté… je ne m’en lasserai jamais…

La petite fille, debout à côté d’elle, tira un peu sur le tuyau qui la reliait à sa propre perfusion et fronça les sourcils :

- Tu dis des mots difficiles que je ne comprends pas… Mais pour les fleurs, je comprends !

Et elle soupira en regardant la grande porte-fenêtre qui donnait sur le jardin de la clinique, sursautant quand une rafale de vent giflait le carreau de sa main de pluie. Une pluie serrée, froide, grise comme leur vie à toutes les deux, depuis que la maladie implacable leur avait ôté la joie d’aller gambader à l’extérieur.

- Tu es gentille de venir voir ainsi une vieille dame qui n’a pas grand-chose à te raconter. Tu dois trouver mes conversations bien ennuyeuses parfois. Je me demande pourquoi tu ne vas pas plutôt vers des camarades de ton âge.

- Peut-être parce qu’elles ne me parlent pas des fleurs, fit-elle malicieusement. Ça t’ennuie que je vienne ?

Son interlocutrice sursauta et tendit une main comme pour la retenir :

- Oh non, je n’ai pas voulu dire ça ! Au contraire, tu es mon seul rayon de soleil. Mes petits-enfants ne viennent jamais ; l’hôpital, ça les rebute.

- Je ne sais pas ce que c’est « rebute », mais moi je n’ai pas de mammy, alors c’est comme si j’en avais trouvé une. Et puis, j’aime bien quand tu me parles des fleurs, parce que tu es la seule à me dire que ça va durer toujours… et moi j’ai besoin de « toujours ». Les autres ne discutent que de maladie et de mourir. Moi je veux vivre… avec les fleurs…

                                                   (Extrait de "TANT QU'IL Y AURA DES FLEURS")

 

 

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 Formulette de fin de conte :     

         

          Ainsi va le conte, qui conte et qui raconte,

             Ainsi va la vie... et mon conte est fini....    

                                                                                (©)

 

                                                                                                 

  

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alan.lerdung | Réponse 15.12.2014 14.22

salut maman, trop cool le conte"au-delà de la prairie"
Il plait beaucoup a certaines personne!

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Commentaires

06.09 | 16:57

Yes et j'attend ma dédicace.Jvgesim

...
06.10 | 22:41

Voilà quelqu'un qui n'a pas peur de la page blanche ! Bravo

...
15.12 | 14:22

salut maman, trop cool le conte"au-delà de la prairie"
Il plait beaucoup a certaines personne!

...
14.12 | 18:27

Félicitations Astrid pour cette belle démarche de partage qui me touche et à laquelle j'adhère complètement. Rendez-vous sur nos boîtes email. :)

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